Livre : Nuages sur Bukavu. Carnet de rétour au pays
natal
de Charles Djungu-Simba
17 septembre 2007 - Souvent, quand nous parlons du Congo, nous
nous intéressons beaucoup plus à « ses richesses
potentielles » du sol et du sous-sol. Rares sont les fois où
ses richesses humaines sont évoquées. En produisant, après
plusieurs autres livres, ‘Nuages sur Bukavu. Carnet de détour au
pays natal' (Huy, Ed. du Pangolin, 2007), Charles Djungu-Simba
témoigne simplement que les grandes richesses du Congo sont aussi
humaines. Il lance un défi. Celui de la coordination, de la
conjonction des richesses du sol et du sous-sol et des richesses
humaines. En effet, l’un des dignes fils que le Congo compte
encore aujourd’hui vient de publier un livre (à lire absolument!)
qui se veut un ‘Carnet de détour au pays natal’, dix ans après
avoir quitté le Congo comme exilé politique pour un pays d’adoption,
la Belgique, où ses « diplômes universitaires n’intéressent
personne. » (p. 9). De septembre 2006 à avril 2007, Charles
Djungu-Simba notera, dans ‘son carnet de bord’, ce qu’il a
vécu, a vu, a partagé avec ses compatriotes et entend d’eux sans
se priver d’émettre de temps en temps un point de vue personnel
sur ‘le drame du Congo’. Dix ans après, à la manière des
assassins, Charles Djungu-Simba a choisi de « retourner sur le
lieu du crime. » (p.9) Dix ans après la guerre de prédation
imposée au Congo, l’interminable transition congolaise et les
élections dites démocratiques, libres et transparentes.
La guerre permanente
Qu’a-t-il constaté? Un pays qui n’est jamais sorti de la
guerre. « C’est un tout autre pays, écrit Charles, que les
yeux quinquagénaires découvrent lorsque je foule à nouveau le sol
de Kinshasa un certain 11 septembre 2006. J’éprouverai le même
sentiment à Goma, à Kindu, à Bukavu et dans d’autres localités
congolaises où mes occupations me mèneront. On a du mal à croire
que le pays est réellement sorti de la guerre à la fois parce que
la pénurie, mieux la panne est générale, et que le peuple
congolais n’a jamais fait preuve d’autant d’inventivité et de
combativité pour conjurer son sort. » (p.9-10) (Nous
soulignons) Ce constat n’est pas misérabiliste. Il est paradoxal.
Il dévoile un drame et bat en brèche certains préjugés.
« Le drame du Congo, note Charles, ce n’est pas le fait d’exhiber
la misère dans un pays aux potentialités fabuleuses, mais de voir
combien la course effrénée au gâchis, au gaspillage, a fini par
étouffer le sens de l’effort, combien la culture de la
prédation, de la cueillette a pris le pas sur l’amour du
travail. » (p.10) ‘Nuages sur Bukavu’ présente l’avantage
de battre en brèche certains préjugés et certains clichés.
Contrairement à une certaine littérature faisant de tous Congolais
des naïfs à vie, les compatriotes rencontrés par le Docteur
Charles Djungu-Simba ne sont pas dupes; ils n’ont pas besoin de la
météo pour savoir qu’il va pleuvoir. Ils savent qu’il suffit
de regarder du côté du Rwanda. Car, « c’est de là que
viennent les pluies que nous redoutons ici. Les pluies, et tout le
reste. » (p.14) Le constat de Charles trahit à la fois une
foi en l’aurore et l’impuissance dont certaines filles et
certains fils passionnés du Congo font l’expérience. Comme eux,
il se rend compte qu’en lui cohabite sa passion pour le Congo et
son courroux de ne pas vivre dans le coude à coude quotidien avec
ceux qui croient en l’aurore.
C’est fort de sa foi en l’aurore que Charles entreprend au
Kivu un projet de télévision qui « piétine, tarde à
décoller faute d’un investissement conséquent. » (p.119)
Sa foi en l’aurore est critique. S’il sait avec ses compatriotes
que « toutes les pluies (et tout le reste) viennent du
Rwanda », il n’accepte pas que le Rwanda soit « l’alibi
facile pour beaucoup de Congolais incapables de trouver ailleurs des
justifications à l’incivisme et à l’incurie nationale. On
connaît la chanson : si ça ne marche pas chez nous, la faute
est aux comploteurs qui envient nos richesses… » (p.34). Le
comportement de nos populations pendant les élections illustre cet
incivisme et cette incurie nationale. « (…) c’était au
candidat député qui distribuerait le plus d’argent, qui ferait
preuve de plus de générosité que les suffrages seraient donnés.
A Bukavu comme à Goma, le montant minimal de l’impôt électoral
revenait à l’équivalent en francs congolais d’un dollar
américain, une aubaine pour maints ventres en grève de la faim
chronique et involontaire. » (p.40) En effet, « le temps
de la campagne, les résidences des candidats s’étaient
transformés en cours de miracle. Pour le commun des mortels, ce
potlatch national n’avait rien d’immoral : ceux qui avaient
amassé plus devaient de distribuer aux autres. » (p.40)
Tenté de prendre le Rwanda, sa discipline et l’ordre que ses
dirigeants y imposent comme modèle, Charles apprend de son
compatriote Byabuze, jadis emprisonné au Rwanda, que tout le Rwanda
est « une vaste prison avec pour geôlier, le maître de
Kigali. » (p.113) Citant Colette Braeckman, Charles
Djungu-Simba confirme les propos de Byabuze. Il note :
« Officiellement, il n’y a plus de Hutus, plus de Tutsis.
Rien d’autre que des citoyens rwandais, tous engagés dans la
bataille pour le développement. La réalité est cependant plus
subtile : des Tutsi rentrés d’exil se sont constitué de
grosses fortunes, reposant entre autres sur l’élevage ou sur l’immobilier,
et ils tiennent le haut du pavé, tandis que les projets de
développement dans les campagnes ont été abandonnés au profit de
travaux dits à « haute intensité de main d’oeuvre »
mais où les salaires sont dérisoires, de l’ordre d’un dollar
par jour…Les séquelles du génocide sont toujours là (…) »
(p.114) Citant Colette Braeckman, Charles souligne le paradoxe du
Rwanda : « A première vue, l’armée, la police
assurent une sécurité inconnue ailleurs en Afrique, qui amène les
Etats-Unis à préparer de grands projets d’ordre militaire. Mais
au sein d’une grande partie de la population, la peur persiste,
alimentée par un sentiment de surveillance constante, par la
crainte d’une jalousie, d’une vengeance, d’une dénonciation… »
(p.115)
La foi en l’aurore
La redécouverte du Congo permet à Charles Djungu-Simba de se
rendre compte qu’il y existe des zones de non droit pour les
autochtones mais tout en étant des vaches laitières pour les
prédateurs de tout bord. Tel est le cas du Nord et du Sud-Kivu. Un
exemple. « Le Bulega (…) croupit dans la misère, mais le
Bulega (…) ne cesse d’attirer des prédateurs : à défaut
des routes, des petits aérodromes ont été aménagés ci-là et
sur lesquels se posent nuit et jour des petits avions à la
recherche de l’or, de la cassitérite et du coltan qui abondent
dans cette contrée. » (p.82) Le détour par le Congo a
facilité la revisitation certains concepts et certaines expressions
comme celles désignant les soldats de la Monuc comme étant des
« soldats de la paix ». A Goma, « l’appellation
fait à la fois l’unanimité et…grincer des dents! (…) Ces
hommes qui bombe vaillamment le torse la journée en exhibant leur
terrible artillerie se claquemurent, la nuit venue, sous leurs
tentes comme le font dans leurs carapaces les tortues géantes de
Galapagos. Et ce à la grande satisfaction des gangs de truands et
autres bandes armées incontrôlées qui écument les nuits de
Goma. » (p.32-33) ‘Nuages sur Bukavu’ met à nu le drame
permanent de l’intellectuel congolais : « il fallait me
décider entre continuer à tourner en rond dans la cage belge où
nul ne se soucie de vos compétences et sauter sur occupation au
Congo qui permet de vous rendre utile à défaut de vous
enrichir. » p.119 Il corrige une certaine vue pessimiste de
certains membres de la communauté congolaise de la diaspora sur
leurs compatriotes restés au pays. Au contact de ces derniers,
Charles Djungu-Simba s’est donné une mission (pour la
diaspora) : « (…) je vais leur dire que les gens vivent
aussi là-bas, qu’ils vivent peut-être mieux que nous dans nos
cages dorées de la diaspora. Ils vivent dans un environnement,
certes difficile, mais dont ils ont réussi à conjurer les
démons. » (p.43) Ces compatriotes ont vite compris qu’il ne
fallait plus rien attendre des politiciens. Ils ont compris que les
chars et les mortiers pouvaient être déployés à Kinshasa le 22
et le 23 mars dans une futile guerre entre Bemba et Kabila et être
absents du front des Kivus! (cfr p.98) ‘Nuages sur Bukavu’ est
un témoignage que « la tragédie du Kivu n’est pas une
fatalité et le sacrifice de tous ces morts que nous déplorons ne
doit pas être vain. » (p.118) Ce livre est une profession de
foi en une aurore possible et en une mission. Surtout pour Charles
Djungu-Simba. Il avoue : « Le Kivu me tenaille les
tripes, le Kivu m’appelle; et qu’importe la menace de ces nuages
malveillants qui pend au-dessus de ses collines, je saurai moi aussi
marcher debout dans le potopoto de Bukavu… » (p.120)
Relever les défis majeurs
Mais marcher debout dans le potopoto (de Bukavu et du Congo)
exige que certains défis soient relevés. D’où l’importance de
la postface du livre de Charles Djungu-Simba. Il est un complément
indispensable au ‘carnet de bord’ de notre compatriote. La
postface situe les défis au niveau national, au niveau régional et
international. Au niveau national, la mise en place d’un Etat de
droit demeure une urgence. « Le deuxième défi est de
privilégier le choix des hommes compétents et à même d’impulser
un leadership fort à l’intérieur comme à l’extérieur du
pays. » (p.170). Le rétablissement de l’autorité de l’Etat
sur l’ensemble du territoire national constitue le troisième
grand défi. Son relèvement implique au préalable la
réconciliation nationale, la formation d’une armée et d’une
justice indépendantes, le désarmement, la démobilisation des
combattants étrangers et congolais ainsi que leur insertion dans
leurs sociétés respectives. Présentement, cet objectif est loin d’être
atteint. « Au niveau régional, les nouvelles autorités
devraient faire une pression politique, et diplomatique en faveur du
dialogue inter-rwandais et inter-ougandais car le succès de la
démobilisation est à ce pris; user de tous les moyens légaux pour
faire cesser le pillage des richesses nationales légaux pour faire
cesser le pillage des richesses nationales par les pays voisins et
lointains (…) » (p.173) Les termes d’une coopération et d’une
sécurité régionales doivent être négociés de façon que chaque
pays en tire profit; et le peuple congolais un peu plus que les
autres.
Lutter contre le trafic d’armes et s’engager dans une lutte
demandant réparation des torts causés au pays par les pillages et
les guerres successives de prédation devrait être l’une des
préoccupations majeures des gouvernants actuels. Il est souhaitable
d’ « instituer au sein de l’Assemblée nationale une
commission spéciale chargée du suivi de la promotion et de la
protection des intérêts du pays (concilier ceux-ci avec les
intérêts des bailleurs des fonds, tel devrait être le leitmotiv
de la politique gouvernementale). » (p.174). Pour Stanislas
Bucyalimwe Mararo, auteur de la postface, le Congo actuel fait face
à une triple pesanteur. « A savoir, la logique des
composantes (particulièrement les groupes armés qui ont dirigé la
transition, se sont transformés en partis politiques et tiennent à
ne pas disparaître dans ce nouveau paysage congolais), le piège
rwando-ougandais et les diktats des bailleurs de fonds dont la
Banque mondiale est l’avant-garde (…), les autorités élues se
trouvent confrontées à un travail de titan. » (p.175)
Comment abattre ce travail titanesque? En usant de beaucoup de
doigtée en vue de concilier idéalisme et réalisme. « Ce qui
n’est pas évident dans le contexte actuel où les Grands de ce
monde recourent à plusieurs mécanismes, y compris la RPC (la
reconstruction post-conflit), pour contrôler et s’approprier les
richesses des pays du Sud. » (p.175) Alors, que faire? Est-ce
possible de compter sur les autorités dont la légitimité
politique acquise à coup des dollars ne font rien d’autre que
naviguer à vue tout en étant des membres actifs des réseaux
mondiaux de prédation? Faut-il compter sur l’appui d’une
communauté internationale dominée par les multinationales et
« les petites mais du capital » afin de concilier
idéalisme et réalisme? Ou réanimer la foi en l’aurore en
prenant appui sur « le petit reste » de nos populations
ayant tué symboliquement les hommes et femmes liges (du Nord et du
Sud) de la mondialisation de la prédation? (A suivre)
J.-P. Mbelu