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Livre : Kimpalanda ou le lac sulfurique 

Un mouroir, symbole de notre descente aux enfers

de Antoine Tshitungu Kongolo

26 novembre 2007 - Un lecteur assidu des articles et autres publications du professeur Mbuyamba Kankolongo sait que la RD Congo a ses filles et fils écrivains. Cela dans tous les domaines. Et ces fils et filles du Congo se retrouvent aux quatre coins du monde. La Belgique en héberge quelques-uns dont le Docteur ès Lettre Antoine Tshitungu Kongolo. Fidèle à sa tradition d'essayiste, de romancier, de poète et de nouvelliste, il vient de publier Kimpalanda ou le lac sulfurique aux éditions Mabiki (Wavre-Bruxelles). A travers quatre Nouvelles Kimpalanda, Le sacrifice, A suivre, Métro, ce grand homme de Lettres Congolais décrit, synthétiquement, l'une des faces politiques de notre pays aux lendemains des indépendances, la descente aux enfers de notre Compagnie de chemin de fer (à partir du Katanga), la misère que les Conglais (es) sont en train de côtoyer depuis la guerre de libération et la dure réalité du rejet de l'altérité produit par l'ouverture sélective de grandes métropoles de l'Europe "forteresse" aux autres peuples du monde. D'entrée de jeu, Antoine Tshitungu explicite le titre de son ouvrage en notant que "Kimpalanda avait été forgé par les indigènes pour désigner "la prison centrale de Bulowo", en langage administratif. Et pour cause! Au sens propre, il s'applique au lac artificiel qui jouxte la prison." (p. 8) Ce rapprochement entre "Bulowo" et le lac artificiel la jouxtant s'explique dans la mesure où " ses rives aux abords gercés par un mal irréversible font penser à une plaie béante. Tout autour, le paysage est dénué de végétation. C'est une étendue sans vie où des cailloux pétrifiés, des mottes de terres hérissées d'objets hirsutes, et des roches effritées en lamelles se mélangent." (p.8-9). Aussi, "au-delà du lac, à flanc de colline, se dresse une cheminée coiffant la toiture d'une immense usine dévolue à la fabrication de l'acide sulfurique qui intervient dans la sidérurgie du cuivre." (p.9) Un voyageur de passage dans ce coin est pris d'un malaise certain. Pour cause! "Combien de cadavres de ceux qui ont péris dans cette cuve? Combien atroce la mort des prisonniers tentés par l'évasion dont le parcours s'est brutalement achevé ici? Combien de victimes de la répression coloniale ont été jetées nuitamment dans les eaux rouille de Kimpalanda par des sbires stipendiés, encagoulés, les mains gantées caoutchouc, terrifiants dans les capotes épaisses, martelant de leurs pas les ruelles tétanisées de peur dans les quartiers indigènes?" (p. 9-10) Bref Kimpalanda est un mouroir.

Effacer les traces de Lumumba

La répression coloniale après avoir enlevé la vie au Père de notre indépendance nominale, Patrice Emery Lumumba, a voulu effacer toutes ses traces après ladite indépendance. Cela à travers les supplétifs de l'ordre néocolonial. Ressembler à "ce diable" fut un péché sévèrement puni. Tel fut le cas du papa de notre auteur qui se pose cette question : " Qu'eût été le sort de ma famille sans cette étrange ressemblance entre papa et Lumumba?" (p.11) Monsieur Kapongo démoli par son séjour à Kimpalanda était le chouchou des messieurs et des dames qui l'identifiaient à Lumumba. "On l'arrêtait volontiers aux coins de rue; on lui offrait de l'argent, en pièces ou en billets de banque. On l'avait surnommé Lumumba. On le traité comme le vrai. Dans les bars, il se voyait offrir des casiers de bière; on le choyait, on le fêtait. Et pour couronner le tout, on lançait : vive l'indépendance." (p.12)

Le (néo) colon convaincu que le Katanga était "son éternel coffre-fort" ne pouvait supporter que "le diable" y survive ou y renaisse. En effet, "au Katanga, le nom de Lumumba fut voué aux gémonies. Pour mon père, écrit Antoine Tshitungu, les choses tournèrent au vinaigre. Son patron, un Flamand, le somma de s'habiller autrement, de renoncer à sa raie, de raser sa barbichette. Bref d'effacer dans son apparence toute ressemblance avec ce diable qui rêvait, c'était l'expression récurrente, de recoloniser le Katanga!" (p.13-14)

Dans ce contexte, "peu après la mort violente du Premier ministre (Lumumba), toute organisation se réclamant de son nom fut bannie sur l'ensemble de la province qui se donnait les allures d'un Etat indépendant." (p.14) Les individus se réclamant de Lumumba aussi. Car comme leur "sosie", ils étaient des insoumis aux lois néocoloniales. Refusant de signer un procès-verbal de son bannissement de la vie publique sans un interrogatoire au préalable, "le Lumumba luba", entendra ces propos de "son colonel Henri" : "Un insoumis. Voilà qui vous êtes. Et les insoumis, c'est mon affaire. Vous êtes au Katanga, un Etat souverain. On ne tolérera plus sur son sol des individus dans votre genre. Des individus qui ne respectent pas nos lois! Les réunions politiques sont strictement interdites (…)" (p.15) Face au refus de cet insoumis d'obtempérer aux ordres (néo) coloniaux (après l'indépendance nominale), "le colonel laissa tomber comme une sentence sans appel : "Vous irez tout droit à Kimpalanda." (p.16) Les soldats se chargeront de l'arrestation de cet "insoumis" en gâchant la fête de ceux et celles qui, dans un bar où il se retrouvait, dansaient au rythme de "indépendance cha-cha", croyant le temps de la colonie déjà révolue.

A en croire Antoine Tshitungu qui revoit cette scène "encore comme si c'était hier, (…) les soldats cassèrent la porte et firent voler à coups de crosse les vitres. Ils s'engouffrèrent dans la salle où l'on jouait "indépendance cha-cha", de Joseph Kabasele et son African Jazz. (…) Les soldats y mirent toute la brutalité qui leur avait valu depuis des lustres une sinistre réputation. (…) Deux malabars le soulevèrent et le jetèrent dans un des camions (…) C'est cette dernière image de mon père, défait de sa superbe, balancé comme un sac sur ce camion de malheur que j'ai gardée de cette journée maudite." (p.17…19) Elle ne sera pas la dernière…

Après Lumumba, le temps du "sacrifice"

Même si les Nouvelles d'Antoine Tshitungu ne sont pas un récit historico-politique relatant les faits tels qu'ils se sont déroulés depuis les indépendances jusqu'à ce jour, il y a lieu de les lier historiquement. Le néocolonialisme a consolidé ses bases en se servant des fils et filles du pays imaginairement "évolués" en en faisant une caste de dinosaures égoïstes et cyniques dont l'immoralité a fini par précipiter la descente de notre pays aux enfers.

Recrutant les agents de services publics moyennant le fric ou "le droit de cuissage", ils pouvaient les assainir en suivant les diktats des Institutions Financières Internationales sans tenir compte du fait qu'"assainir était synonyme de briser des ménages, (de) semer la désolation dans les familles." (p.22) Tel fut le cas de l'Office national des chemins de fer (du Katanga) où "gabegie et pléthore d'agents se tenaient la main." (p.22) Pour ces dinosaures, le salut à leurs mesures d'assainissement se moquait des compétences. Pour leurs agents, vivre dans la sérénité à l'annonce de ces mesures ne pouvait se satisfaire ni de la prière, ni du maraboutage. Antoine Tshitungu "ne pouvait s'expliquer cela que par les révélations de Mwamba. Qui pour avoir offert chèvres ou cabris à un directeur, qui pour avoir rendu un service important à ceux d'en haut, qui pour avoir sacrifié une jeune sœur, tous exhibaient une assurance qui se riait de l'épée de Damoclès suspendue sur nos têtes." (p.35)

Ces dinosaures sadiques ont mis le Congo/Zaïre en coupe réglée au point de réduire la grande masse de ses fils et filles à l'état de cadavres-vivants, survivant des miettes tombant de la table de "ces nouveaux riches" et du troc. La guerre dite de libération n'a pas su tirer les Congolais (es) de cette malédiction. Plusieurs d'entre eux lient leur survie aux hypothétiques passages de train à travers leur cité ou village.

La description de ce train trahit l'état de déliquescence très avancé où le pays est plongé (jusqu'à ce jour). "Un train, un tas de ferraille bosselée et rouillée, plutôt. Mieux encore, un pandémonium ambulant, brinquebalant sur des essieux cagneux à travers des savanes étrangement silencieuses, jalonnées de gares ferroviaires fantomatiques." (p. 42) Ce tas de ferraille qui s'arrête à "des gares de nulle part (…) sur des semaines entières sans que les voyageurs eussent l'ombre d'une explication plausible" (p.42) permet à un certain moment que "ses prisonniers" se métamorphosent en chalands presque nonchalants." (p.42) D'une part, ces marchands ambulants, "amaigris, mal lotis, humiliés, jetés manu militari sur ce train d'infortune, les citadins déboussolés découvrent avec soulagement une misère incommensurable qui rend supportable leur propre détresse. Du moins pour un temps." (p.43) D'autre part, "surgis en masse de la brousse où ils se tenaient cois depuis la dernière guerre de libération, passé l'ultime salve des pillages, au terme de la énième ronde de massacres commis par la chère soldatesque, les villageois redécouvrent, eux aussi, les joies du troc. Depuis l'avènement des indépendances tronquées, ils ont connu que la loi inique des razzias, que leurs affres mémorables." (p.43) Souvent, ces joies de troc ne sont que de courte durée, eu égard au nombre élevé d'accidents que connaît de genre de trains. Il arrive que, souvent, les rares voyages à bord de ces tas de ferraille se soldent par ceci : "Corps sans nombres électrocutés sur les caténaires, s'éteignant sans un râle superflu. Corps jetés sur les rails tronçonnés sous les essieux. Corps enterrés à la sauvette. Comme si le destin égrenait quelque chapelé maudit." (p.44)

Où aller pour vivre en paix?

Face à cette réalité angoissante de misère et de détresse, beaucoup de Congolais (es) choisissent la voie de l'exil. Beaucoup se retrouvent dans leur ex-métropole où, souvent, comme tous les autres Africains, ils sont mal vus.

Pour une bévue commise par l'un d'entre eux, ils peuvent s'entendre dire : " Ces Africains ne sont jamais en règle. Tous des fraudeurs!" (p. 53) Petits fils "des insoumis", certains répliquent sans coup férir.

L'un d'entre eux, réagissant aux propos de ce monsieur réclamant le respect des lois et règlements de son pays, lui dit : " Et vous Monsieur, avez-vous payé pour tout le mal que vos ancêtres ont fait à mon pays? Dites-moi, que seriez-vous sans le Congo?" (p.54) Cette réplique provoque un dialogue que Tshitungu qualifie "des sourds, absolument révélateur de la mauvaise foi réciproque ainsi que des hantises des uns et des autres et davantage encore des visions figées et tronquées en arrière-plan." (p.55) Au Belge posant cette question : "Que venez-vous chercher chez nous puisque vous ne voulez pas vous pliez à nos règles?", le Congolais répond : " Vos règles, lesquelles donc? Piller nos matières premières, soutenir à bras le corps des dictateurs débiles…C'est ça vos foutues règles." (p.54) La suite de ce "dialogue des sourds" aborde la question du chômage de l'élite congolaise en Europe et des "prétendus apports positifs de la colonisation" au Congo. Et la dernière Nouvelle "Métro" est aussi révélatrice de l'indifférence dans laquelle sont enfermés tous ceux et toutes celles qui ne savent pas lire; tous ces malheureux mendiant leur pain quotidien dans les transports en commun et que la société néo-libérale a décidé de laisser sur le bord du chemin.

Un petit et riche livre à lire

Kimpalanda est un petit et riche livre à lire et à faire lire. Témoignage du grand niveau d'érudition, ce petit livre (66 pages) pose, en filigrane, la question de l'Africain (et du Congolais) qui ne semble être nulle part chez lui. Au Congo comme en Belgique, ce sont les mêmes (ou leurs collabos) qui édictent les règles à suivre. Hier comme aujourd'hui. Ce petit livre pose la question de la continuité de la culture et su système colonial dans un Congo/Zaïre indépendant.

Le néocolonial et ses supplétifs ont opté pour la manière forte afin d'étouffer toute velléité d'insoumission à leurs diktats. "Les Lumumba" d'hier et d'aujourd'hui continuent d'être assimilés au "diable". L'un des problèmes majeurs du Congo est là. Mzee Kabila le résumait en ces termes (en se confiant à ses compatriotes) : "Vous devez être maîtres chez vous, là." Tous ceux et toutes celles qui s'engagent sur cette voie sont bannis. Monsieur Kapongo en est l'exemple (dans le livre).

Le bannissement fait partie de sales besognes confiées nos prisons et à nos soldats d'hier et d'aujourd'hui. Les récents rapports de l'ONU, de Human Right Watch et d'Amnesty International en disent long.

Pour asseoir ce système de bannissement de l'insoumission, les différents lieux de la culture éthique du pouvoir sont brisés. Tel est le cas des ménages et familles ayant subi les contrecoups de l'assainissement de l'Office national des chemins de fer.

Briser les ménages et les familles, transformer les hommes et les femmes qui les constituent en simples clients vendant leurs services ou/et achetant l'accès aux postes de la fonction publique, corrompre et se laisser corrompre, tels sont les maux ayant précipité notre pays au fond du gouffre où il gît aujourd'hui sans grand espoir de voir d'ici-là le soleil de la liberté et du bonheur.

Lire Antoine Tshitungu peut pousser à poser entre cette autre question : "Quand est-ce que nos écoles et nos universités penseront-elles à intégrer à 80 %, dans leurs programmes de cours, les écrits de tous ces fils et de toutes ces filles du Congo dont l'érudition n'est plus à prouver. Et cela dans tous les domaines?"

A n'en pas douter, il appartient à l'intellectuel congolais et à ses collectifs -nous ne parlons pas de techniciens du savoir vendant leur science à vil prix comme griots du pouvoir politique avilissant- de penser la réorganisation de l'éducation et de la formation au Congo. Il leur appartient de penser à accorder une place de choix à la lecture et à l'étude des Antoine Tshitungu, Kä Mana, Djungu Simba, Mbaya Kankwenda, Ilunga Kabongo, Augustin Mampuya, Kalamba Nsapo, Bilolo Mubabinge, etc. s'il veut recréer une autre culture indispensable à l'avènement d'un autre Congo. Les études de ces messieurs ont l'avantage d'intégrer les réalités littéraires, économiques, philosophiques, théologiques, judiciaires congolaises, etc. de manière critique et prospective. Les étudier aiderait au reformatage de l'imaginaire congolais, pierre angulaire de l'édification d'un autre Congo.

Il est fou qu'après la longue et grave déstabilisation des ménages et des familles chez nous, l'école et l'université poursuivent la triste œuvre de décervelage en enseignant à nos enfants que nous ancêtres sont des gaulois et qu'en construisant le chemin de fer pour écouler nos matières premières vers la mer, "les colons" et leur progéniture demeurent éternellement nos bienfaiteurs…Nous avons besoin d'une autre école et d'une autre université : celles qui enseigneront à nos enfants et à nos jeunes "l'hérésie de l'insoumission" à un ordre néo-libéral cynique pour en faire des fers de lance d'un Congo souverain fondé sur les valeurs de la créativité, de l'inventivité et de l'imagination.

J.-P. Mbelu

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Revised: April 14, 2008