RD Congo: un peuple sans
papiers
La ville de Lubumbashi
est aujourd’hui la seule ville de la RD-Congo à détenir
une information exacte et actualisée sur sa population,
grâce à la coopération belge
Selon un rapport publié début
avril 2003 par l’ONG américaine International Rescue Committee
(IRC) basée à New York, la guerre qui sévit au Congo-Kinshasa est
la plus meurtrière au monde depuis la fin de la deuxième guerre
mondiale. Selon IRC, cette guerre a fait 3,3 millions de morts
entre 1998 et 2002 dans l’indifférence presque totale de la presse
internationale.
Combien de Congolais reste-t-il
après cette tragédie humaine? Si l’on pose aujourd’hui cette
question à un ministre congolais, il restera muet. Le Congo-RDC est
en effet un des rares pays du monde où les autoriés ne connaissent
pas le nombre exact de la population. La plupart des citoyens
congolais naissent et meurent dans l’anonymat depuis des décennies.
C’est la conséquence de la désorganisation des services de l’état
civil depuis l’accession à l’indépendance en 1960 et des guerres
civiles qui émaillent l’histoire du pays.
60 ou 50 millions
d’habitants? Ou 45?
Le phénomène des naissances
non déclarées et de l’absence de cartes d’identité va toujours
en s’aggravant. Depuis la chute du régime du dictateur Mobutu en
mai 1997 jusqu’à ce mois d’avril 2003, les Congolais n’ont
toujours pas de nouvelles cartes d’identité. Il n’existe que
d’anciennes cartes, appelées «Cartes d’identité pour
citoyen», frappées de l’ancien drapeau vert au flambeau du
parti unique de Mobutu avec la mention «République du Zaïre».
Dans le dessein de combattre l’infiltration de rebelles, le régime
de Mobutu ne délivrait plus officiellement de «Cartes d’identité
pour citoyen» depuis le début des années 1990.
Le régime de Kabila père
(1997-2001), puis de Kabila fils (depuis le 26 janvier 2001), semble
avoir suivi la même politique. Aux dernières nouvelles, le ministre
congolais de l’Intérieur, Théophile Mbemba Nfundu, vient
d’annoncer à Kinshasa l’impression en cours de nouvelles
cartes d’identité portant la mention «République Démocratique
du Congo» pour les Congolais estimés tantôt à 60 millions
d’habitants, tantôt à 50 millions. Certaines sources indépendantes
avancent même le chiffre de 45 millions d’habitants au
Congo-Kinshasa, le troisième pays le plus vaste de l’Afrique après
le Soudan et l’Algérie.
Selon un dépliant publié en
2000 par la Division de la Famille de la province du Katanga, 90% des
enfants âgés de moins de cinq ans dans la province n’étaient pas
déclarés à l’état civil.
Après l’accord de paix de Sun
City en Afrique du Sud, le 1er avril 2003, un des plus grands défis
du prochain gouvernement d’union nationale devant conduire la RDC
aux premières élections libres, est la maîtrise du nombre de la
population congolaise afin de lui délivrer des documents d’état
civil. Car on ne peut pas voter quand on n’a pas de documents
d’identité.
La méconnaissance de la
population est aussi un frein au développement et favorise la
violation des droits de l’homme. A titre d’exemple, les jeunes
filles qui sont violées par des hors-la-loi dans les zones de guerre
ne peuvent pas porter plainte contre leurs bourreaux parce qu’elles
n’ont aucune existence officielle, faute de carte d’identité.
Dans tous les pays démocratiques du monde, l’identification des
individus est essentielle pour recevoir des soins médicaux, pour déposer
une plainte devant la justice, pour s’inscrire à l’école, pour
obtenir un permis de conduire ou un passeport, pour se marier, pour
l’enrôlement dans l’armée, pour décliner son identité lors
d’un contrôle de police, etc.
Lubumbashi, un îlot dans
un océan
Mais en attendant qu’on
remette la pendule à l’heure dans ce domaine stratégique, la ville
de Lubumbashi, chef-lieu de la province du Katanga, fait exception en
RDC. Et ce, grâce à la coopération avec la ville de Liège
(Belgique) à laquelle elle est jumelée depuis 1961. Lubumbashi,
surnommée la «capitale du cuivre», est la deuxième ville du
Congo, subdivisée en sept communes. Selon Mme Carmen Fernandez, du
service des relations extérieures de la ville de Liège, Lubumbashi
est aujourd’hui «la seule ville du Congo-RDC à détenir une
information exacte et actualisée sur sa population».
Selon cette fonctionnaire belge,
qui a fait partie de la deuxième mission de la ville de Liège
ayant séjourné à Lubumbashi du 16 au 31 janvier 2003, c’est à la
demande des autorités de Lubumbashi que la réorganisation de l’état
civil de la capitale du cuivre a été acceptée par la ville de
Liège.
En octobre 2001, celle-ci a
envoyé quatre fonctionnaires qui ont passé deux semaines à
travailler d’arrache-pied avec le maire Floribert Kaseba Makunko et
ses bourgmestres pour recenser la population et délivrer gratuitement
des actes de naissance à tous les enfants âgés de cinq ans et
moins. Ce recensement a mobilisé près de 1.700 recenseurs qui,
pendant 15 jours, ont parcouru la ville, recueillant l’information
de porte en porte afin d’atteindre toute la population lushoise et
d’attirer son attention sur l’importance d’enregistrer les
naissances, mariages et décès.
Le dépouillement des données a
permis de fixer le chiffre de la population à 1.180.387
habitants au 11 novembre 2001. Grâce à ce recensement, les nom, prénom,
date et lieu de naissance, sexe, profession, etc. de chaque habitant
de Lubumbashi sont maintenant connus par les autorités municipales,
qui peuvent ainsi planifier leurs programmes de développement en matière
de lutte contre la pauvreté urbaine.
Le “ Registre
de la population ”
Après ce recensement de 2001,
il fallait passer à la création d’un Registre de la population.
Avec des subsides accordés par le secrétariat d’Etat belge à la
Coopération au développement, la ville de Liège a donné son accord
à la mise en oeuvre du projet. Sa réalisation a été fixée pour
2003 et bénéficiait d’une subvention de 61.970 euros couvrant
l’ensemble des coûts.
Comme en 2001, une mission de
travail de la ville de Liège a séjourné à Lubumbashi pour
permettre aux fonctionnaires de l’état civil de Lu’shi de tenir
à jour l’ensemble des informations récoltées lors du recensement.
Ces informations traitées et mises à jour constituent de véritables
registres de population, aujourd’hui inexistants dans le reste du
pays. Les Bureaux de la population dans les sept communes de
Lubumbashi sont maintenant opérationnels et équipés en fournitures
de base. Il convient encore de signaler que cette deuxième action prévoit
également l’introduction de l’informatique pour la tenue à jour
de l’état civil.
Un fonctionnaire de la ville a
toutefois encore fait cette remarque, s’adressant à la Belgique: «C’est
bien de nous avoir ainsi équipés. Mais la Belgique devrait
maintenant aider notre pays à se doter d’un gouvernement à visage
humain, qui puisse nous payer des salaires décents. Sans cela, nous
risquons de vendre à la dérobée ces ordinateurs pour tenir le coup.
Ce n’est pas facile pour nous, sous-fifres, d’être honnêtes
quand on touche un salaire mensuel qui ne dépasse pas l’équivalent
de cinq dollars en francs congolais».