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Insécurité à l'Est: lettre ouverte d'un Italien à Paul Kagame

Le climat d'insécurité et de terreur qui règne à l'Est de la République Démocratique du Congo commence à inquiéter aussi les étrangers, notamment ceux qui se rendent compte de la situation injuste dans laquelle le président rwandais Paul Kagame a place toute la région orientale du pays. Ceci par crainte que le vent de la paix au Congo ne sonne le glas à son régime monolithique. Ci-dessous, le texte intégral de cette lettre ouverte.

LETTRE OUVERTE À PAUL KAGAME

Président de la République Rwandaise

P.O.BOX 15

Kigali /Rwanda

Fax (250) 84390

 

Monsieur le Président,

Je suis un citoyen italien et je Vous écris cette lettre, non comme un expert ni comme un politicien, mais tout simplement comme un frère, membre de l’unique famille humaine.

J’ai vécu pendant longtemps à Goma (République Démocratique du Congo) et j’ai pu expérimenter personnellement les souffrances des gens durant ces dernières années de guerre dans la Région des Grands Lacs.

Ces derniers temps il y a eu, dans ladite région, de nombreux sommets qui ont finalement abouti à la signature des accords de paix, perçus par beaucoup d’entre nous comme signes d’espoir et en particulier par moi qui a vécu à Goma  l’évènement de la mise en place des Institutions de la Transition en RDC.

Aujourd’hui, je suis très préoccupé par l’insécurité et la peur dans lesquelles vit la population civile de la Région des Grands Lacs, population encore une fois objet d’abus généralisés de tout genre.

Ma préoccupation est partagée par la Communauté Internationale. A ce propos, dans le cas par exemple de la RDC, j’ai lu le récent rapport que Mr. Egeland, représentant de l’Onu, a présenté au Conseil de Sécurité, dans lequel il attire l’attention de cet organisme sur le caractère urgent de la situation  en RDC, théâtre depuis des années d’un conflit sanglant. Cette guerre menée surtout contre les civils a provoqué plus de trois millions de morts.

Aujourd’hui, la région de l’Est de la RDC est replongée dans la terreur et le désespoir à cause de  l’insubordination des deux officiers qui bénéficient de l’appui de l’armée de Votre pays et ce malgré les condamnations et les exhortations des Organismes internationaux tels que l‘Organisation des Nations Unies (CIAT, OCHA), l’Union Africaine et l’Union Européenne. A ce sujet, le dernier rapport susmentionné, présenté au Conseil de Sécurité de l’ONU, accuse votre armée d’être impliquée directement dans les affrontements de Bukavu et dans la déstabilisation de la région du Kivu.

La situation reste grave voire préoccupante : la faim, la peur et l’insécurité se réinstallent. Les radio communautaires sont détruites et quotidiennement menacées.

La société civile congolaise et les responsables des confessions religieuses craignent la reprise, sur une grande échelle, de l’aventure militaire et la  mise en péril du le processus de transition en cours, des élections libres et démocratiques et de l’installation d’un État de Droit en République Démocratique du Congo.Ils pensent qu’il y ait quelqu’un qui craint la fin de la guerre et des hostilités, car cela signifierait pour lui la fin de l’exploitation illégale des richesses de la RDC. 

Monsieur le Président,

Vous connaissez bien l’ampleur des souffrances dont a été victime le Congo après le génocide rwandais. 

Vous ne pouvez pas ignorer non plus que des centaines de milliers de réfugiés de votre pays ont été tués ou laissés mourir de faim et que beaucoup de sang a coulé dans plusieurs villes et villages parmi lesquels: Uvira, Bukavu, Kasika, Kilungutwe, Makobola, Masisi, Lukweti, Kisangani, Walikale, Katogota, Ituri, Drodro, Bunia, … Tant d’innocents inconnus ou connus de par leur sagesse et honnêteté massacrés.

Je pense tout particulièrement à l’exécution de l’évêque de Bukavu, Mgr. Christophe Munzihirwa ; un homme sage et d’une grande modération.

Vous êtes certainement au courant des intérêts économiques qui ont déclenché les conflits et Vous connaissez bien le rôle joué par le silence et le mensonge dans les événements qui ont endeuillé toute la Région, à partir de 1990.

Vous savez également pertinemment qu’au génocide rwandais, ont succédé d’autres massacres, des déportations de population, la faim, la haine, la méfiance, la peur et surtout diverses tentatives d’assujettissement  d’un peuple.

Je pense que le génocide ne saurait être aujourd’hui l’arme idéologique à utiliser pour soumettre la majorité des Rwandais ; cela reviendrait à laisser couver le feu sous la cendre. Malheureusement c’est ce que j’ai pu constater avec effroi lors de mon dernier passage au Rwanda. En effet, ce qui saute aux yeux c’est une nature fertile, aux collines entretenues comme des temples, terrassées et bien cultivées;   une population qui travaille dur et se nourrit. Mais aussi, j’ai constaté l’ombre d’un pouvoir, encore aujourd’hui omniprésent, qui se maintient par la force des armes. Pour preuves, le déploiement massif des militaires et la pression psychologique de la télévision qui à longueur des journées ne fait que présenter les images du génocide. Ceci démontre que même au Rwanda, la paix n’est pas encore une réalité et qu’il ne suffit pas d’imposer le silence pour éliminer les germes de la haine et de la peur.

André Sibomana, conscience vive du Peuple Rwandais, écrit : « J’ai découvert, dans le sang et les larmes, que le chemin de la vérité n’est pas facile. Mais nous ne renonçons pas à l’espoir. Car nous savons que le futur ressemble à ce que nous décidons de faire aujourd’hui ».

Les nombreux martyrs de chaque ethnie, qui sont entrés déjà dans la terre des ancêtres, constituent pour nous un appel pressent à construire un monde nouveau où tout homme se sent chez soi.

Que Dieu nous libère du danger d’autres massacres et d’autres guerres.

Monsieur le Président,

Il n’est jamais tard de choisir le chemin de la paix. Je le crois, car, Vous aussi, Vous êtes un homme, un fils de Dieu. Votre autorité est reconnue par beaucoup de Pays.  Je vous parle aussi avec l’expérience de mon âge, et comme le dit un adage africain que Vous connaissez certainement bien,  « Kinywa cha mzee kinanuka, lakini hakisemi uwongo » (la bouche d’un vieux pue, mais elle ne dit pas de mensonges).

En tant que le plus âgé et qui, de surcroît, suit depuis des années l’évolution de la situation de la Région des Grands Lacs, je me permet de lancer quelques suggestions, à savoir : le dialogue, la réconciliation et le développement.

DIALOGUE :

 

-          Oui au dialogue inter-rwandais, avec la participation de tous, même de ceux qui actuellement en sont  exclus, soient-ils Tutsi ou Hutu ;

-          Oui au dialogue avec les Pays voisins, en vue de la tenue de la Conférence Internationale sur la paix et le développement dans la Région. des Pays des Grands Lacs ;

-           Oui à la collaboration avec la Communauté Internationale pour un contrôle temporaire des  frontières jusqu’aux élections libres en RDC.

RECONCILIATION :

L’amnistie a été l’une des bases de la renaissance italienne après la deuxième guerre mondiale. Dans la culture africaine, j’estime qu’il serait probablement plus efficace le modèle sud-africain qui fonde la réconciliation sur la reconnaissance des responsabilités respectives et sur la disponibilité au pardon collectif favorisant ainsi le rétablissement des relations sociales.

Je pense qu’au Rwanda aussi, il est nécessaire d’arriver à ce type de réconciliation collective par :

- Une enquête sur les événements qui ont conduit à la situation actuelle et qui ne peuvent pas être circonscrits au seul fait, bien que dramatique, du génocide. Il est indispensable d’élargir l’enquête aux événements antérieurs et postérieurs au génocide même.

      Le « Gacaca » me semble être un système presque personnel de réconciliation et de pardon entre celui qui a commis la faute et sa victime et qui porte en soi le danger de ne pas conduire à une réconciliation collective, mais, au contraire, à l’asservissement de celui qui se déclare coupable, voire de masquer la responsabilité des véritables coupables selon qu’ils exercent actuellement ou pas le pouvoir.

 

      Il y a besoin de l’aide de Dieu, de la médiation des ancêtres, des victimes innocentes d’hier et d’aujourd’hui et de toutes les ethnies pour célébrer collectivement le pardon et la réconciliation.  C’est dans ces conditions qu’il y aura vraiment la fête.

 

DÉVÉLOPPEMENT

 

Les potentialités du Rwanda ne se mesurent pas sur la base des kilomètres carrés de son territoire, mais sur la base surtout de la créativité et de la ingéniosité de ses habitants. Le Pays peut devenir une région industrialisée, capable de produire pour couvrir non seulement pour ses propres besoins, mais aussi ceux de la Région. Actuellement, tout est importé.

Les problèmes posés la forte densité de la population peuvent trouver une réponse par une politique de bon voisinage, basée sur le dialogue avec les Pays voisins et sur la libre circulation des personnes et des biens dans le respect de la souveraineté territoriale.

Monsieur le Président,

Nous, européens qui avons eu la chance de vivre en Afrique, nous reconnaissons que de ce continent peut sortir un nouveau souffle vital pour le monde entier. Malgré ses drames, l’Afrique est en train de renaître grâce aussi à l’aspiration vers l’Union Africaine.

Nous voulons dire oui à cette Afrique, libérée de l’esclavage d’hier et d’aujourd’hui ; oui à cette Afrique capable de restituer la confiance à l’humanité toute entière.

Monsieur le Président

Je Vous écris comme un vieux qui , dans sa vie, a pu rencontrer beaucoup d’amour et de nombreuses souffrances. 

J’écris aussi comme quelqu’un qui, dans l’obscurité de la nuit, a déjà entrevu une lueur. C’est le rêve et l’espoir d’une Afrique débout qui se construit, la main dans la main, un présent et un futur porteurs d’une explosion de vie.

Vicomero (Pr) 29/07/04   

Silvio Turazzi                                                                                                                

Strada G.Cavestro, 16

Località: Vicomero

43056 San Polo di Torrile (Parma)

Italy      

Fax 0521314269

 

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Revised: February 25, 2007