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Monsieur
le Président,
Je
suis un citoyen italien et je Vous écris cette lettre, non
comme un expert ni comme un politicien, mais tout simplement
comme un frère, membre de l’unique famille humaine.
J’ai
vécu pendant longtemps à Goma (République Démocratique du
Congo) et j’ai pu expérimenter personnellement les
souffrances des gens durant ces dernières années de guerre
dans la Région des Grands Lacs.
Ces
derniers temps il y a eu, dans ladite région, de nombreux
sommets qui ont finalement abouti à la signature des accords de
paix, perçus par beaucoup d’entre nous comme signes
d’espoir et en particulier par moi qui a vécu à Goma
l’évènement de la mise en place des Institutions de la
Transition en RDC.
Aujourd’hui,
je suis très préoccupé par l’insécurité et la peur dans
lesquelles vit la population civile de la Région des Grands
Lacs, population encore une fois objet d’abus généralisés
de tout genre.
Ma
préoccupation est partagée par la Communauté Internationale.
A ce propos, dans le cas par exemple de la RDC, j’ai lu le récent
rapport que Mr. Egeland, représentant de l’Onu, a présenté
au Conseil de Sécurité, dans lequel il attire l’attention de
cet organisme sur le caractère urgent de la situation en
RDC, théâtre depuis des années d’un conflit sanglant. Cette
guerre menée surtout contre les civils a provoqué plus de
trois millions de morts.
Aujourd’hui,
la région de l’Est de la RDC est replongée dans la terreur
et le désespoir à cause de l’insubordination des deux
officiers qui bénéficient de l’appui de l’armée de Votre
pays et ce malgré les condamnations et les exhortations des
Organismes internationaux tels que l‘Organisation des Nations
Unies (CIAT, OCHA), l’Union Africaine et l’Union Européenne.
A ce sujet, le dernier rapport susmentionné, présenté au
Conseil de Sécurité de l’ONU, accuse votre armée d’être
impliquée directement dans les affrontements de Bukavu et dans
la déstabilisation de la région du Kivu.
La
situation reste grave voire préoccupante : la faim, la
peur et l’insécurité se réinstallent. Les radio
communautaires sont détruites et quotidiennement menacées.
La
société civile congolaise et les responsables des confessions
religieuses craignent la reprise, sur une grande échelle, de
l’aventure militaire et la mise en péril du le
processus de transition en cours, des élections libres et démocratiques
et de l’installation d’un État de Droit en République Démocratique
du Congo.Ils pensent qu’il y ait quelqu’un qui craint la fin
de la guerre et des hostilités, car cela signifierait pour lui
la fin de l’exploitation illégale des richesses de la RDC.
Monsieur
le Président,
Vous
connaissez bien l’ampleur des souffrances dont a été victime
le Congo après le génocide rwandais.
Vous
ne pouvez pas ignorer non plus que des centaines de milliers de
réfugiés de votre pays ont été tués ou laissés mourir de
faim et que beaucoup de sang a coulé dans plusieurs villes et
villages parmi lesquels: Uvira, Bukavu, Kasika, Kilungutwe,
Makobola, Masisi, Lukweti, Kisangani, Walikale, Katogota, Ituri,
Drodro, Bunia, … Tant d’innocents inconnus ou connus de par
leur sagesse et honnêteté massacrés.
Je
pense tout particulièrement à l’exécution de l’évêque
de Bukavu, Mgr. Christophe Munzihirwa ; un homme sage et
d’une grande modération.
Vous
êtes certainement au courant des intérêts économiques qui
ont déclenché les conflits et Vous connaissez bien le rôle
joué par le silence et le mensonge dans les événements qui
ont endeuillé toute la Région, à partir de 1990.
Vous
savez également pertinemment qu’au génocide rwandais, ont
succédé d’autres massacres, des déportations de population,
la faim, la haine, la méfiance, la peur et surtout diverses
tentatives d’assujettissement d’un peuple.
Je
pense que le génocide ne saurait être aujourd’hui l’arme
idéologique à utiliser pour soumettre la majorité des
Rwandais ; cela reviendrait à laisser couver le feu sous
la cendre. Malheureusement c’est ce que j’ai pu constater
avec effroi lors de mon dernier passage au Rwanda. En effet, ce
qui saute aux yeux c’est une nature fertile, aux collines
entretenues comme des temples, terrassées et bien cultivées;
une population qui travaille dur et se nourrit. Mais aussi,
j’ai constaté l’ombre d’un pouvoir, encore aujourd’hui
omniprésent, qui se maintient par la force des armes. Pour
preuves, le déploiement massif des militaires et la pression
psychologique de la télévision qui à longueur des journées
ne fait que présenter les images du génocide. Ceci démontre
que même au Rwanda, la paix n’est pas encore une réalité et
qu’il ne suffit pas d’imposer le silence pour éliminer les
germes de la haine et de la peur.
André
Sibomana, conscience vive du Peuple Rwandais, écrit :
« J’ai découvert, dans le sang et les larmes, que le
chemin de la vérité n’est pas facile. Mais nous ne renonçons
pas à l’espoir. Car nous savons que le futur ressemble à ce
que nous décidons de faire aujourd’hui ».
Les
nombreux martyrs de chaque ethnie, qui sont entrés déjà dans
la terre des ancêtres, constituent pour nous un appel pressent
à construire un monde nouveau où tout homme se sent chez soi.
Que
Dieu nous libère du danger d’autres massacres et d’autres
guerres.
Monsieur
le Président,
Il
n’est jamais tard de choisir le chemin de la paix. Je le crois,
car, Vous aussi, Vous êtes un homme, un fils de Dieu. Votre
autorité est reconnue par beaucoup de Pays. Je vous parle
aussi avec l’expérience de mon âge, et comme le dit un adage
africain que Vous connaissez certainement bien, « Kinywa
cha mzee kinanuka, lakini
hakisemi uwongo »
(la bouche d’un vieux pue, mais elle ne dit pas de mensonges).
En
tant que le plus âgé et qui, de surcroît, suit depuis des années
l’évolution de la situation de la Région des Grands Lacs, je
me permet de lancer quelques suggestions, à savoir : le
dialogue, la réconciliation et le développement.
DIALOGUE :
-
Oui au dialogue
inter-rwandais, avec la participation de tous, même de ceux qui
actuellement en sont exclus, soient-ils Tutsi ou Hutu ;
-
Oui au dialogue
avec les Pays voisins, en vue de la tenue de la Conférence
Internationale sur la paix et le développement dans la Région.
des Pays des Grands Lacs ;
-
Oui à la
collaboration avec la Communauté Internationale pour un contrôle
temporaire des frontières jusqu’aux élections libres
en RDC.
RECONCILIATION :
L’amnistie
a été l’une des bases de la renaissance italienne après la
deuxième guerre mondiale. Dans la culture africaine, j’estime
qu’il serait probablement plus efficace le modèle
sud-africain qui fonde la réconciliation sur la reconnaissance
des responsabilités respectives et sur la disponibilité au
pardon collectif favorisant ainsi le rétablissement des
relations sociales.
Je
pense qu’au Rwanda aussi, il est nécessaire d’arriver à ce
type de réconciliation collective par :
-
Une enquête sur les événements qui ont conduit à la
situation actuelle et qui ne peuvent pas être circonscrits au
seul fait, bien que dramatique, du génocide. Il est
indispensable d’élargir l’enquête aux événements antérieurs
et postérieurs au génocide même.
Le
« Gacaca » me semble être un système presque
personnel de réconciliation et de pardon entre celui qui a
commis la faute et sa victime et qui porte en soi le danger de
ne pas conduire à une réconciliation collective, mais, au
contraire, à l’asservissement de celui qui se déclare
coupable, voire de masquer la responsabilité des véritables
coupables selon qu’ils exercent actuellement ou pas le pouvoir.
Il
y a besoin de l’aide de Dieu, de la médiation des ancêtres,
des victimes innocentes d’hier et d’aujourd’hui et de
toutes les ethnies pour célébrer collectivement le pardon et
la réconciliation. C’est dans ces conditions qu’il y
aura vraiment la fête.
DÉVÉLOPPEMENT
Les
potentialités du Rwanda ne se mesurent pas sur la base des
kilomètres carrés de son territoire, mais sur la base surtout
de la créativité et de la ingéniosité de ses habitants. Le
Pays peut devenir une région industrialisée, capable de
produire pour couvrir non seulement pour ses propres besoins,
mais aussi ceux de la Région. Actuellement, tout est importé.
Les
problèmes posés la forte densité de la population peuvent
trouver une réponse par une politique de bon voisinage, basée
sur le dialogue avec les Pays voisins et sur la libre
circulation des personnes et des biens dans le respect de la
souveraineté territoriale.
Monsieur
le Président,
Nous,
européens qui avons eu la chance de vivre en Afrique, nous
reconnaissons que de ce continent peut sortir un nouveau souffle
vital pour le monde entier. Malgré ses drames, l’Afrique est
en train de renaître grâce aussi à l’aspiration vers
l’Union Africaine.
Nous
voulons dire oui à cette Afrique, libérée de l’esclavage
d’hier et d’aujourd’hui ; oui à cette Afrique
capable de restituer la confiance à l’humanité toute entière.
Monsieur
le Président
Je
Vous écris comme un vieux qui , dans sa vie, a pu rencontrer
beaucoup d’amour et de nombreuses souffrances.
J’écris
aussi comme quelqu’un qui, dans l’obscurité de la nuit, a déjà
entrevu une lueur. C’est le rêve et l’espoir d’une
Afrique débout qui se construit, la main dans la main, un présent
et un futur porteurs d’une explosion de vie.
Vicomero
(Pr) 29/07/04
Silvio
Turazzi
Strada
G.Cavestro, 16
Località:
Vicomero
43056
San Polo di Torrile (Parma)
Italy
Fax
0521314269
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