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Tribalisme et ethnicisme : une menace pour les élections et l'unité nationale  

21 février - En parlant autrefois de « coterie », feu professeur Marcel Lihau, membre co-fondateur de l’Udps, a été le premier à dénoncer un concept qui, pourtant, a fait tâche d’huile dans le langage politique congolais. Par « coterie », il entendait dénoncer le tribalisme qui constituait une véritable menace pour son propre parti, qui se veut une formation politique classique et nationaliste. Dix ans après, le démon du tribalisme est plus virulent dans les nouvelles formations politiques. Et la menace est trop forte pour la démocratie. Hier, c’était la base de Me Joseph Mudumbi, au Sud-Kivu, et celle de Jean-Pierre Ondekane, à l’Equateur, qui adressaient une sévère mise en garde au Comité exécutif du Rassemblement congolais pour la démocratie (Rcd), le sommant d’endosser la responsabilité de ce qui arriverait si jamais leurs représentants quittaient le pouvoir, victimes d’un règlement de compte.

Aujourd’hui, c’est le Mouvement pour la libération du Congo (Mlc) qui risque de payer cher l’harmonie au sein du parti au lendemain de l’éviction du gouvernement de José Endundo et Omer Egwake, tous deux originaires de la province de l’Equateur. Entre-temps, l’on assiste au réveil des associations culturelles aux couleurs politiques visibles. C’est le cas de l’Alliance des Bangala (Alliba), des ressortissants du Bas-Congo (Abako), Balubakat, Anamongo, etc. Pire, à chaque nomination de certains compatriotes à des postes de responsabilité, des groupes ethniques surgissent pour organiser des manifestations afin de célébrer l’événement. C’est comme si ces groupes avaient été consultés avant les nominations.

UNE MENACE POUR LES ELECTIONS…

Ces faits paraissent anodins. Mais, en réalité, ils constituent une vraie menace pour les élections. Et au-delà, c’est la démocratie qui risque d’être prise en otage. En effet, la montée de l’ethnicisme est un fait que les pouvoirs publics devraient absolument contrôler dans le but d’éviter des situations inextricables. Pour preuve, revisitons un conflit armé dont l’une des causes est le tribalisme ou l’ethnicisme. Allusion est faite à la question « banyamulenge » qui a récemment mis le pays à feu et à sang quand bien même il pourrait s’agir d’un paravent pour camoufler des ambitions expansionnistes des voisins. Mais en attendant, la question « banyamulenge » constitue bien une réalité qui maintient le Kivu sous une tension permanente, au point de freiner le brassage de l’armée nationale. La cohabitation entre les différentes ethnies pose encore problème. Le danger de l’ethnicisme ou tribalisme est omniprésent en Ituri.

Les Hema et les Lendu ne se tolèrent pas. Ces antagonismes influeront négativement sur l’organisation des élections. L’on ne sera pas du tout surpris que, sur fond de tribalisme, les uns et les autres exigent un partage équitable et équilibré quand il s’agira de l’installation des bureaux de vote. En évoquant le cas du Mlc et du Rcd ci-haut cité, la province de l’Equateur pourrait connaître à son tour une situation complexe avec l’émergence des tendances «sudiste» et «nordiste», comme à l’époque des « provincettes » des années 1960.

Quel bond en arrière! Si Endundo Bononge demeure un «gros poisson » jusqu’aujourd’hui et qu’il s’avère que le Mlc l’a sacrifié, il est fort probable que sa «base» sera frustrée. Les conséquences seront visibles au moment des votes. Il est possible aussi que le Rcd, dans la province de l’Equateur, paie une note salée si les sympathisants de Jean-Pierre Ondekane sont convaincus qu’il a été victime d’un règlement de compte. L’existence même des partis politiques est menacée. Constitués sur des bases régionalistes et tribalistes, la plupart des partis politiques congolais ne résisteront pas aux aléas du tribalisme. Le vote ne sera pas exprimé en fonction du projet de société du parti politique mais bien en considération des individus, des liens régionaux et tribaux.

… ET L’UNITE NATIONALE

Des scientifiques se sont déjà appesantis sur les partis politiques en Afrique. Les conclusions auxquelles ils sont arrivés convergent : le militant n’y adhère pas en fonction du projet de société ou de l’idéologie, mais parce qu’il s’agit d’une affaire de famille, de clan, de tribu, de région. Voilà qui explique même cette floraison des partis politiques en Rdc. Une situation qui retarde le plus souvent l’émergence d’une élite politique responsable, nationaliste. Le tribalisme politique jouant, la société tend vers une « fausse démocratie ».

La résurgence du tribalisme a des effets pervers. Le processus de réunification nationale risque d’en prendre un sérieux coup. Il n’est pas étonnant que les discussions qui porteront au Parlement sur la forme de l’Etat et le régime politique s’annoncent houleuses. Parce qu’en fait, les débats sur l’unitarisme et le fédéralisme seront indubitablement influencés par la vision régionaliste et tribale des acteurs politiques.

Qu’il plaise de rappeler que des conférences ont été organisées sur cette question tant au plan national que régional. En 1992, à l’Hôtel Cosmos de Brazzaville, des personnalités politiques et des membres de la Société civile de deux rives, à l’initiative de la Fondation Konrad Adenauer, avaient réfléchi sur « le Fédéralisme et la démocratie ». Au bout de leurs réflexions, ils avaient souligné que l’ethnicisme devrait avoir ce mérite de rapprocher le gouvernant du gouverné pour une participation à la prise des décisions en vue de la concrétisation des projets de développement.

Mais que l’ethnicisme devenait un danger réel s’il est régi en mode de gouvernement ou de passerelle pour accéder au pouvoir ou assumer des postes de responsabilité. La conséquence serait que la cohésion nationale pourrait en pâtir. C’est cette triste réalité qu’il faudrait absolument éviter. Elle constitue une réelle menace pour l’organisation des élections dans la mesure où le «vote» citoyen aura perdu toute son essence.

Les associations tribales et la politique en Rdc

Depuis le début de la transition, les associations tribales poussent comme des champignons à coté des partis politiques. Les nouveaux discours de l’alliance des bangala Alliba, de Balukat et de Mongo menacent les prochaines élections. En effet, l’utilisation des associations tribales dans la politique en Rdc n’est pas un fait nouveau. Celle-ci date de la période coloniale. Ces associations ont joué un rôle d’intermédiaire entre l’administration coloniale et les populations autochtones.

Les partis politiques étant interdits, celles-ci se présentèrent aux premières élections communales organisées sous la colonisation entre 1957 et 1959 à Léopoldville (Kinshasa), Luluabourg (Kananga), Elisabethville (Lubumbashi) et Coquilathville (Mbandaka). Ces élections vont mettre le feu aux poudres. Car, les associations tribales se sont affrontées pour désigner leurs bourgmestres. Au Katanga, les associations des originaires du Kasaï contre les Balubakat et la Conakat.

A Léopoldville, l’association de Bakongo (Abako) était opposée au Liboke ya Bangala. Ces affrontements politiques ont eu des conséquences, pas du tout heureuses, sur la vie de la population urbaine. A Elisabethville, les kasaiens ont été chassés des villes minières pour retourner dans leur région d’origine, le Kasaï. A Luluabourg, les Baluba ont été chassés par les Lulua dans les centres urbains. La création des partis politiques va calmer les ardeurs tribales. Mais ces associations garderont leur influence politique.

Ce ne sont pas les partis politiques qui négociaient pour le partage du pouvoir mais les associations tribales. Lors de la division du Kasai en deux provinces, ce sont deux associations qui joueront un rôle beaucoup plus important que les partis politiques. Ainsi, le Kasai occidental a été confié aux « lulua » et le Kasai Oriental aux « baluba ». Sous la deuxième République, les associations tribales perdront totalement leur influence en politique, au moins visiblement.

Avec la prise du pouvoir par le général Mobutu en 1965 et la création du parti unique, le Mouvement populaire de la révolution en 1967, les associations tribales sont interdites au nom de l’intégration nationale. Tribu oui, tribalisme non, scandait feu le président Mobutu. Pour les militants du Mpr parti-Etat, le tribalisme ne pouvait faire bon ménage avec le nationalisme zairois. En d’autres termes, le tribalisme était un fléau à éradiquer. Malgré les bonnes intentions, les assocations tribales ont été remplacées par les ressortissants de telle province ou tel district.

Ainsi, les politiciens sous le régime Mobutu vont se regrouper autour des ressortissants de leur province respective au sein du Mouvement populaire de la révolution, parti Etat. Dans ces conditions. les nominations des ministres et autres dignitaires du parti devraient ternir compte de cette nouvelle donne. A chaque nomination, les ressortissants de telle province devraient fêter leur ministre ou gouverneur et remercier le président-fondateur pour sa magnanimité. La fin du parti unique et la libéralisation des activités de partis politiques vont aider les associations des ressortissants à revenir au premier plan.

C’est au nom des ressortissants de provinces que tout le partage du gâteau se fait. Les partis politiques ne sont que de la poudre aux yeux. Et ceux qui sont exclus du gâteau menacent. C’est le cas de la communauté de Banyamulenge ou tutsi congolais exclus de la Conférence nationale souveraine qui remit un mémorandum au président Mobutu pour revendiquer la nationalité congolaise qui pouvait leur donner la chance au partage du gâteau. Et ils finiront par prendre les armes avec la complicité du Rwanda, Burundi et Ouganda pour renverser le président Mobutu.

En tout état de cause, il faut souligner que la résurgence des associations tribales est due à deux éléments. L’absence de l’Etat moderne capable de répondre aux attentes de la population et ensuite la médiocrité de la classe politique congolaise. Faute d’un programme politique qui tient compte de préoccupations de la population, les associations tribables restent leur seul recours. Si des précautions ne sont prises maintenant, les élections risquent d’être perturbées.

(LE POTENTIEL)

 

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Revised: February 25, 2007