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Victor Nendaka : "Les ordres du Président Kasavubu ont été changés à deux reprises"

Pourquoi et par qui?" s'interroge l'ancien chef de la Sûreté dans une lettre adressée au Président de la Commission d'enquête. Malgré la clôture du dossier sur l'assassinat de Lumumba par le parlement belge, la disparition du premier premier ministre congolais continue à faire couler beaucoup d'encre et de salive; Le Phare est aujourd'hui en possession de la lettre que Victor Nendaka, chef de la sécurité du pays au moment des faits, avait envoyée, le 21 septembre 2001, à Geert Versnick, président de la Commission d'enquête sur l'assassinat de Lumumba.

"Je ne puis laisser passer sous silence certains faits qui ne m'ont pas plu..." C'est ainsi que Nendaka justifie sa correspondance, avant de demander au Belge de souffrir qu'il lui dise la vérité. Nendaka commence par faire certaines remarques relatives au travail de la Commission et à la défaillance des structures d'informations pouvant lui permettre de faire la collecte des données. Ensuite, il passe à l'offensive. Il rappelle la décision du président Kasa-Vubu de transférer les détenus vers d'autres localités. Il signale qu'il n'a jamais été question de les envoyer à Elisabethville (Lubumbashi). Il souligne ensuite que l'ordre du président Kasa-Vubu a été modifié sur injonction d'André Lahaye, dont il ne précise pas les fonctions.

Par ailleurs, Nendaka cherche à savoir pourquoi le président de la Commission n'a pas essayé d'interroger les cadres politiques de l'Abako qui, selon lui, ont joué un rôle majeur. Il informe en passant son correspondant que toutes les réunions au sujet de Lumumba se tenaient à l'ambassade de Belgique à Brazzaville.

Lançant un coup de massue à G. Versnick, Nendaka, en les énumérant, écrit : "Tous les complots échoués ont été organisés par les Belges". Pour lui, jamais les Congolais n'ont jamais pensé supprimer physiquement Lumumba. Se disant disposé à toute confrontation, Nendaka met en garde son correspondant contre toute désinformation.

Pour le reste, ce qui ressort nettement de ce nouvel épisode signé Oufkir c'est la volonté manifeste de Victor Nendaka Bika non seulement de détourner de lui toutes les accusations qu'on lui porte à tort ou à raison mais surtout de multiplier les suspects et de faire rebondir l'enquête dans des directions inattendues. On peut alors se demander si c'est pour le besoin de la clarification ou, plutôt, de la falsification...

Bruxelles, le 21 septembre 2001

Monsieur et Honorable Président,

J'ai l'impression qu'on va maintenant vers la fin des travaux de la commission Lumumba et probablement je n'aurai plus l'occasion de vous voir personnellement.

J'ai apprécié à sa juste valeur la conduite que vous avez imprimée à ces assises et que vous avez mené sereinement et fermeté, je ne puis que vous adresser mes félicitations ainsi qu'à tous les honorables membres de ladite commission, en dépit de la complexité et de la délicatesse des sujets à l'ordre du jour.

D'autre part, je ne puis laisser passer sous silence certains faits qui ne m'ont pas plu, et souffrez que je vous dise la vérité.

J'avais applaudi l'initiative de la création de cette commission et c'est avec beaucoup d'enthousiasme que je me suis préparé à collaborer avec honnêteté. Je l'ai déclaré à la commission des experts.

Cette Commission a démarré avec une perquisition frôlant le vice de procédure entourée d'un tintamarre bien organisé, en commençant par votre interview suivi aussi d'une déclaration insidieuse de la part de votre porte parole, l'honorable Bacquelaine. J'ai senti déjà le parti pris et que vous aviez de préjugé contre ma personne...

Je n'ai pas non plus apprécié certains gros mots que vous m'avez jetés sur le front, jusqu'à la limite de l'apostrophe, et me traitant de rusé; Vous ne vous rendez pas compte du rôle d'un administrateur en chef de la sûreté dans une situation de non Etat, de déconfiture, de la fuite des fonctionnaires, du démantèlement de tous les réseaux et archives emportées, du manque total des ressources humaines. Les 3 piliers sur lesquels sont basés la collecte des informations et renseignements totalement disparus et évaporés, ces piliers sont :

1°) informations ouvertes, c'est-à-dire, presse, médias, etc...;

2°) ses propres agents, les informateurs, indicateurs etc...;

3°) coopération avec les services étrangers et échange des informations. Je n'ai rien à vous apprendre. Toutes ces structures ont fait défaut, et il m'a fallu au moins 2 années de service pour reconstituer tant soit peu ces structures et c'est grâce à la coopération et à la collaboration de certains pays amis dont la Belgique.

Revenons sur la décision du Président Kasavubu de transférer les détenus vers d'autres localités. Il n'a jamais été question de les envoyer à Elisabethville. En exécution de son ordre, j'ai établi les billets d'écrou et je les ai envoyés au parquet. Coup de théâtre, Monsieur André Lahaye s'en mêle et accompagné du commissaire à l'intérieur Monsieur Kandolo vient avec un autre ordre manuscrit écrit de sa main donnant des nouvelles directives et un programme bien précis, soit l'avion pour Bakwanga et un autre pour Elisabethville et ce à l'encontre de la décision du président Kasavubu. Dès lors, l'ordre du Président Kasavubu a été modifié. Le lendemain matin ce programme subit un autre changement, au lieu de 2 avions, je suis surpris de constater qu'il n'y a plus qu'un seul avion à destination d'Elisabethville et Monsieur Mukamba se trouvait déjà dans l'avion D.C.4. La décision du Président Kasa-Vubu a subi 2 modifications.

La soi-disante confrontation à huis clos avec Mukamba n'est qu'une mascarade et une parodie, comment expliquer qu'un fonctionnaire qui ne fait que s'exécuter du devoir lui imposé par la hiérarchie puisse justifier des décisions prises par la classe politique? Que dire alors puisqu'au retour d'Elisabethville, Mukamba et Kazadi se sont empressés de transférer les autres prisonniers à Bakwanga où ils ont été assassinés, malgré qu'ils ont été libérés...Ils sont revenus encore pour récupérer les 7 compagnons de Lumumba, mais les dispositions ont été prises, et les prisonniers ont été remis en liberté et d'autres ont pris la fuite.

Pourquoi n'avez-vous pas essayé d'interroger les cadres politiques de l'Abako qui ont joué un rôle majeur et qui détiendraient des archives et des renseignements très intéressants. Toutes ces réunions se tenaient à Brazzaville à l'ambassade de Belgique. Parfois, j'apprenais que Monsieur Moïse Tshombe y prenait part aussi. Beaucoup des fonds ont été distribués à partir de Brazzaville, naturellement à Léopoldville des sociétés telles que l'Union Minière par son directeur Monsieur Joseph Diericks, la CCCI par son directeur général Monsieur Auguste Sedoigne Gérard, la COTONCO par Monsieur Waegemans directeur général, la SCAM par son directeur général Monsieur Michel, la MIBA par son directeur général Monsieur Cravatte, Monsieur Depooter de la Fédération des entreprises congolaises (F.E.C.), Monsieur Visez Président de la chambre de commerce et d'industrie, le major Dieu pour la Sabena et j'en passe, tous ces messieurs ont constitué un front pour soutenir financièrement l'opposition contre Lumumba.

Je n'ai jamais entendu parler des complots congolais contre la vie de Lumumba, quand bien même il a été par deux fois arrêté par les soldats Balubas, on a jamais effleuré l'idée de le supprimer physiquement.

Tous les complots échoués ont été organisés par les "Belges". J'ai entendu parler du complot organisé par Monsieur Pilaet, il m'a rencontré parfois lorsqu'il sortait du cabinet du ministère de l'intérieur, il venait me voir. J'ai entendu parler de celui du commandant Dedeken; celui de ce grec Georges, mais il y a eu aussi un autre grec qui s'appelait Simon, venant de Bukavu ou du Rwanda-Burundi, on a l'air de taire et de minimiser l'initiative malheureuse de Monsieur Van Gorp ancien adjoint de Monsieur Lahaye. A cela il faudra ajouter celui de Monsieur l'Heureux.

Honorable Président , vous ne m'en voudrez pas de vous avoir dit ce que je pense, mais ce n'est que la vérité car je veux pas qu'il y ait encore des zones d'ombre auquel cas, je suis prêt à venir répondre et à vous éclairer sur un point qui vous paraîtrait encore obscur, si vous le désirez.

Je suis toujours à l'attente d'être confronté par des documents, car vous aviez déclaré que vous étiez en possession d'autres documents.

Une fois pour toute, je ne veux plus entendre dire que Monsieur Lahaye aurait été mon conseiller, que c'est Nendaka qui a organisé le transfert en évitant de citer celui qui a établi l'ordre de transfert et essayer de justifier que l'affaire Lumumba est une affaire entre les Bantous.

La désinformation entretenue savamment contre moi a créé une situation désastreuse, avec toutes ces contre vérités, des calomnies, des médisances, des imputations dommageables. On a voulu faire de moi un bouc émissaire. J'ai prévenu désormais mes avocats d'être vigilants, afin d'intervenir si à nouveau on se permettait encore de lancer des campagnes de mensonges et de diabolisation contre moi.

Ceci dit : je n'ai jamais accusé la Belgique, c'est une question qui relève de la compétence des acteurs politiques de l'époque et de ceux qui sont en place pour le moment. Je suis parmi ceux qui oeuvrent pour la réconciliation, l'entente cordiale entre les peuples belges et congolais. Je pense que nous avons un destin commun à défendre et à sauvegarder. Je l'ai déjà prouvé dans le passé durant ma carrière où j'ai mis et organisé toute une logistique et les moyens légaux pour assurer la protection des Belges et de leurs biens et les diplomates belges qui ont été accrédités au Congo pourront en témoigner.

Que seraient-elles advenues des relations belgo-congolaises et de la réputation de la Belgique dans le monde si je ne m'étais pas tu durant 40 ans?

La probité intellectuelle invite une nouvelle lecture des événements et ceux qui avaient à l'époque faute des moyens d'investigation appropriée devraient rectifier et porter des corrections à leurs ouvrages, on peut se tromper une fois et faire une erreur mais persister dans l'erreur cela devient un crime. Cela ne peut pas être une affaire de côterie politique ou pour sauver une thèse erronée.

Je m'excuse d'avoir pris de votre temps précieux pour lire cette note.

J'adresse la présente à tous les membres de la commission et au Président de la Chambre des représentants et entretemps, je vous prie de croire, Monsieur et l'honorable Président, à l'expression de mes sentiments distingués.

Victor Nendaka Bika

(SOURCES: LE PHARE)

Histoire de la République Démocratique du Congo

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Revised: January 31, 2007