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La giga-autoroute qui relie les Congolais aux 4 pts Cardinaux |
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Lettre à l'éditeur |
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Conflits armés : troublantes similitutes entre la situation au Kenya et en Rdc 21 janvier 2008 - Eldoret, c’est la petite ville du Rift Valley kenyan que le président Daniel Arap Moi choisit pour réunir le 3 juin 2000 ses homologues rwandais Paul Kagame et congolais Laurent-Désiré Kabila autour d’un sommet sur « la situation politique et sécuritaire dans leurs pays respectifs et dans la région des Grands Lacs. » Un communiqué pauvrement écrit et long de quatre petits paragraphes avait des difficultés à cacher le fait que le sommet, convoqué quelques mois seulement après les accords de Lusaka, ne visait aucune initiative diplomatique importante. En fait, nombreux au Kenya ont soupçonné qu’en réalité le président Moi voulait ce sommet pour des besoins de marketing politique personnel. Depuis quelque temps en effet, le régime de Moi était littéralement harcelé de l’intérieur par une opinion fatiguée par vingt ans de dictature et de corruption. S’il ne lâchait pas du lest, Moi risquait de faire face à un soulèvement populaire violent et des gens l’avertissaient qu’il pourrait finir comme Mobutu. Un caricaturiste de Nairobi avait créé un personnage, nommé ‘Moi-butu’, dont le corps était sauvagement dévoré par une horde en colère. Pour toute réponse, le président Moi agitait le spectre de la guerre civile et des violences interethniques que la démocratisation allait prétendument apporter. Il invitait ses concitoyens à regarder vers l’ouest, en Ouganda, au Rwanda et surtout en RDC et à réaliser la chance qu’ils avaient de vivre dans un pays stable. Aux bailleurs de fonds occidentaux qui menaçaient de lui couper les crédits s’il ne mettait pas fin à la révoltante corruption de son régime, Moi avertissait contre les conséquences négatives qu’une telle action « irréfléchie » allait avoir sur la stabilité du Kenya. A Eldoret, donc, ce 3 juin 2000, en jouant au faiseur de paix régional et au défenseur de la stabilité devant un Kagame et un Kabila qui n’avaient rien à se dire, c’est à sa propre opinion nationale et à ses protecteurs occidentaux que Moi adressait sa pièce de théâtre diplomatique. Ensuite tout est allé très vite. Deux ans plus tard, des élections transparentes chassaient son parti KANU du pouvoir. Mais après seulement trois ans de pouvoir, l’incapacité du gouvernement à affronter le virus de la corruption était déjà évidente. Plus intéressé à consolider son pouvoir personnel qu’à mettre en œuvre les réformes pour lesquelles il avait été élu, Mwai Kibaki a subi une humiliante défaite électorale en novembre 2005, lorsque la majorité de kényans ont rejeté une constitution qu’il avait soumise au référendum. Au lieu de la division sur base ethnique, comme l’avait prédit Arap Moi, c’est la division entre réformistes anti-corruption et forces du statu quo qui a été accentuée au cours des élections de 2002 et 2005. A la place des violences physiques et des troubles à l’ordre public, c’est le bénéfice du choc radical mais pacifique des idées et la fierté nationale que ces élections transparentes ont restitués aux Kenyans. Mais le pays avait décidément rendez-vous avec son histoire. C’est à Eldoret ironiquement, sept ans après le théâtre diplomatique de Moi, que des kenyans ont mis le feu à une église, y brûlant une cinquantaine d’autres kenyans, dans ce qui symbolise désormais la barbarie qui a caractérisé la flambée des violences consécutives aux élections du 27 décembre 2007. Comment la nation la plus stable et la plus économiquement prospère d’Afrique des Grands Lacs a-t-elle basculé en quelques jours pour massacrer plus de 500 de ses citoyens et laisser plusieurs dizaines de milliers de familles sans aucun abri? Une histoire d’inégalités et d’injustices Avec une économie robuste, des infrastructures de communication fonctionnelles, une florissante industrie touristique et financière, et une apparente immunité contre de violents conflits armés qui ont émaillé l’histoire des pays voisins comme l’Ouganda, l’Ethiopie ou la Somalie, le Kenya semble être l’antithèse d’un Etat en faillite, catégorie dans laquelle on place la RDC. C’est pourtant à l’histoire récente de la RDC et au climat post-électoral dans notre pays qu’il faut, pour mieux les comprendre, reporter les événements des trois dernières semaines au Kenya. En effet, le Kenya contient tous les germes de ce qui a affaibli l’Etat congolais et qui l’a conduit aux guerres des dix dernières années. On ne s’étonnera pas que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Un premier point de ressemblance est à chercher dans la mauvaise gestion des ressources et les crises d’identité nationale qui en résultent. Avec le tourisme, l’agriculture est le moteur de l’économie du Kenya, ou elle est la principale source des revenus pour la majorité des ménages, surtout dans le milieu rural. Mais la nature n’a pas été très juste : les bonnes terres arables sont rares et sont inégalement distribuées sur le territoire national. La très forte pression que cela entraîne a été aggravée par les mauvaises politiques des gouvernements successifs, le clientélisme, la corruption et la faillite des politiciens à engager de pénibles mais nécessaires reformes agraires. Les revenus de l’agriculture ont atteint des niveaux record au cours de la dernière décennie avec une entrée fracassante sur le marché européen des produits comme les fleurs. Mais ces revenus n’ont profité qu’à un petit groupe de latifundiaires qui devaient souvent leur position privilégiée à des connections politiques et dont les fermes étaient obtenues au prix de l’expropriation des paysans. Ces derniers n’ont aucune possibilité de faire prévaloir leurs droits devant une justice corrompue et entièrement asservie à l’élite politique et ethnique de Nairobi. Ils ont alors le choix entre se faire justice par la violence et aller grossir les rangs des habitants pauvres des bidonvilles dans les villes comme Nairobi. Les violences des trois dernières semaines au Kenya ont été l’œuvre de ces deux catégories de laissés pour compte de la société : les milices armées nées de l’injuste répartition des terres et les jeunes chômeurs des quartiers pauvres des villes, eux-mêmes parfois organisés en milices urbaines. Comment le pays en est arrivé à cette situation explosive est une question qui exige de voir au-delà des événements ponctuels relatifs aux opérations électorales et d’interroger les choix politiques des gouvernements successifs depuis l’indépendance du pays. Poursuivant une politique de peuplement des colons britanniques, le gouvernement de Jomo Kenyatta, le premier président du Kenya indépendant, a distribué des terres aux fermiers qui le désiraient et a activement encouragé ces derniers à s’installer sur les terres les plus fertiles, celles de l’ouest (Rift Valley et Nyanza) en particulier. En plus des raisons économiques (le désir de faire de l’agriculture la locomotive de l’économie d’un pays moins doté que la Tanzanie voisine en ressources minières), Kenyatta disait poursuivre également un objectif politique, la consolidation de l’unité nationale. Son parti, le KANU, prônait l’unitarisme qui signifiait, d’après ses partisans, que les kenyans devraient être libres de s’installer où ils voulaient sur tout le territoire national et de ne souffrir d’aucune discrimination basée sur leur lieu de naissance. Cette idéologie s’opposait au fédéralisme favorisé par l’opposition et dont la forme la plus extrême, le majimboism, prônait l’autonomie des communautés locales (majimbo en kiswahili) et leur développement autocentré dans le cadre de leur propre espace territorial. Bombe à retardement Comme au Congo (en dépit de l’aventure katangaise - ou peut-être grâce à elle?), ce sont les nationalistes qui ont gagné la bataille idéologique. Patrice Lumumba avait d’ailleurs séjourné à Nairobi, peu avant l’indépendance, pour parler de ses propres idées sur la construction de l’unité nationale de son pays. C’était à l’invitation de son ami et collègue syndicaliste Tom Mboya, principal idéologue du KANU, qui sera plus tard ministre de Kenyatta. Mais, toujours comme au Congo, l’unité nationale du Kenya n’a pas nécessairement résulté du succès idéologique de Kenyatta. Sa politique de peuplement a été encore plus désastreuse pour l’unité nationale. Puisque la grosse majorité des fermiers que le gouvernement installait sur les terres du Rift Valley et de Nyanza étaient de la tribu kikuyu de Kenyatta, ce dernier a été accusé de pratiquer un tribalisme des plus sournois derrière la façade de nationalisme. Devant la montée du malaise populaire, Kenyatta s’est isolé progressivement, se retranchant derrière une petite élite, elle aussi en majorité composée des kikuyu, laquelle a fait payer sa loyauté politique en se servant dans les ressources de l’Etat et en accaparant encore plus de terres fertiles et de postes politiques. A la coterie politico ethnique de Kenyatta, son successeur Moi a été à son tour accusé d’avoir substitué un pouvoir clientéliste et fort corrompu dominé par les kalenjin et dont les kikuyu ont été les plus grandes victimes. Le gouvernement de Moi a ainsi failli à entreprendre les reformes agraires nécessaires, et sous son administration des migrants agricoles ont continué à affluer sur le Rift Valley et à accroître une pression démographique qui était décrite déjà au début des années 1990 comme une bombe à retardement. Des appels à l’instauration officielle du majimboism étaient fréquemment lancés et des tribus autochtones organisaient des milices qui s’attaquaient aux fermes des « étrangers », les kikuyu en particulier. Ces milices étaient parfois discrètement encouragées par le gouvernement qui espérait ainsi manipuler les sentiments ethniques pour déjouer les revendications démocratiques de plus en plus insistantes. A la répression dont ils se sentaient victimes, les kikuyu ont répondu en organisant leur propre milice d’autoprotection. C’était la naissance des mungiki, devenue aujourd’hui une puissante organisation criminelle qui défie la police, terrorise la population, menace les politiciens et infiltre les rouages de l’Etat. La militarisation du Rift Valley et de Nyanza, l’hostilité grandissante entre autochtones (luo et kalenjin) et « étrangers » (kikuyu), la partialité d’un appareil d’Etat corrompu, la captation de l’Etat d’abord par des kikuyu sous Kenyatta, ensuite contre eux sous Moi et à nouveau en leur faveur sous Kibaki, tout cela a coalisé pour faire détonner la bombe à retardement à l’occasion des fraudes électorales de décembre 2007. Mêmes causes, mêmes effets Pendant que le président Moi accueillait Laurent-Désiré Kabila en juin 2000 à Eldoret, la violence faisait rage au Kivu et dans l’Ituri, avec des causes lointaines similaires, à bien des égards, aux événements qui se déroulaient au même moment dans le Rift Valley. La presse et la plupart des « spécialistes » qui commentent les violences au Kivu ne peuvent remonter plus loin que 1996 pour en chercher les causes. 1996 est l’année au cours de laquelle la rébellion AFDL a permis la poursuite au Congo de la guerre civile du Rwanda commencée en 1989. En réalité, pourtant, le feu qui a embrasé l’Ituri et le Kivu couve depuis le milieu des années 1970. Son origine est à chercher dans la perception d’injustice dans la distribution des terres, en faveur des Tutsi dans le Masisi, des Tutsi et des Nande dans le Rutshuru et des Hema dans l’Ituri. Dans chaque cas les victimes d’expropriation ne pouvaient compter sur une administration complaisante, ni sur une justice corrompue. Le recours politique leur était fermé, puisque ceux qui avaient les terres avaient également les connections politiques à Kinshasa. Aux expropriés il ne restait plus qu’à s’organiser en groupes politico militaires de défense des terres ancestrales. C’était la naissance de la milice MAGRIVI dans le Rutshuru en 1989, des Ngilima May-May au Masisi en 1993 et de l’insurrection armée Lendu en Ituri à la fin des années 1990. L’arrivée massive des réfugiés rwandais en juin 1994, parmi lesquels les prédécesseurs des actuelles FDLR, a certes déclenché la forme la plus violente des conflits dont le cycle continue encore aujourd’hui. Mais ces conflits couvaient depuis plus longtemps et, ce que décembre 2007 est aujourd’hui pour le Rift Valley kenyan, juin 1994 l’était hier pour le Kivu congolais. Paradoxe de l’ancrage sécuritaire La place que les élites politiques laissent aux puissances occidentales dans le processus décisionnel dans les deux pays est un autre point de comparaison intéressant entre le Kenya et le Congo. Depuis la fin de la guerre froide le Kenya a progressivement établi sa position de centre nerveux autour duquel sont conçus, établis et défendus les intérêts stratégiques occidentaux en Afrique orientale et dans la Corne de l’Afrique. Avec le Kenya, les puissances occidentales, les Etats-Unis et la Grande Bretagne en tête, ont conclu des accords de coopération militaire et conduit des opérations conjointes d’intelligence comme avec nul autre pays de la région. L’ougandais Museveni peut vouloir ostensiblement - et parfois bruyamment - chercher à convaincre le monde entier qu’il est plus capable que quiconque de garantir dans la région ce que les cercles stratégiques appellent la « stabilité », mais ce sont les dirigeants kenyans successifs qui ont joué ce rôle, quoique plus discrètement. Le Kenya n’a certes pas envoyé de troupes au Darfour comme l’a fait le Rwanda ou en Somalie comme l’ont fait l’Ouganda et l’Ethiopie; et, alors que les diplomates des autres pays de la région s’invitent chaque soir sur nos écrans de télévision, on sera pardonné d’ignorer jusqu’au nom du ministre kenyan des Affaires étrangères. C’est pourtant autour du Kenya que les Etats-Unis ont bâti toute leur politique stratégique et de coopération dans la région et c’est à partir de Nairobi que s’organise l’intervention américaine au Sud Soudan, en Ouganda, au Rwanda et en Somalie. Nairobi retient sa part au passage : l’assistance bilatérale américaine au Kenya a décuplé en quelques années, passant de moins de $ 30 millions à la fin des années 1990 à $ 390,5 millions en 2006, non inclus la coopération militaire qui, elle, est passée de $ 3 millions en 1998 à $ 34,8 millions en 2006. Pariant sur la stabilité durable du pays, les américains semblent avoir mis tous leurs oeufs dans le panier kenyan, au point que Stephen Morrison, directeur du Centre pour les Etudes Stratégiques et Internationales à Washington, a dit craindre que les Etats-Unis n’aient pas prévu de plan B « au cas où ils perdaient le Kenya. » Pour être juste, le Kenya joue ce rôle avec d’autant plus de conviction qu’il s’agit également pour le pays d’une question de priorité nationale. Les attentats terroristes contre les ambassades américaines à Nairobi et à Dar es Salaam en 1998 - dont la plupart des victimes étaient kenyanes - et contre des touristes israéliens à Mombasa en novembre 2002 - qui ont fait une vingtaine de victimes, kenyanes en majorité, et des dégâts énormes à l’industrie touristique du pays - ont en effet ajouté une dimension nationale à ce rôle d’avant-poste des intérêts occidentaux. L’ancrage du Kenya dans le système de sécurité stratégique régionale et globale, tel que ce système est conçu par Washington, fournit une intéressante clé de compréhension des événements actuels dans le pays. Les violences post-électorales sont en effet, dans une très large mesure, la conséquence d’une apparente contradiction née de cet ancrage sécuritaire. En dépit du fait que ses intérêts nationaux sont clairement en jeu depuis les attentats terroristes sur son territoire, le Kenya en est arrivé à dépendre du parapluie qu’il offre à la défense des intérêts stratégiques occidentaux d’une manière qui, paradoxalement, pourrait à la longue nuire à ses propres intérêts vitaux. Pour comprendre cette apparente contradiction, il faut rappeler la situation du Zaïre des années 1980 et 1990. Pendant plus de deux décennies, le Zaïre de Mobutu a joué en Afrique centrale et australe le rôle de gendarme des intérêts stratégiques occidentaux avec une efficacité que n’égalera probablement aucun des prétendants à sa succession, qu’ils soient l’Ethiopie, l’Ouganda ou même le Kenya. Les enjeux étaient considérables pour un Occident obsédé par les risques de l’activisme soviétique en Afrique et en Asie. Les régimes progressistes ou « nationalistes » (pour Washington ‘nationaliste’ était synonyme de ‘marxiste’) au Burundi, en Zambie, en Angola, au Congo-Brazzaville et en Tanzanie devaient être tenus à l’oeil. Le Zaïre s’en chargeait, en même temps qu’il se renseignait, pour le compte de l’Occident, sur les activités dans les pays de la « ligne de front » contre l’Afrique du Sud blanche. L’Occident le lui a bien rendu, le protégeant contre les forces « déstabilisatrices » (opposants, dissidents, rébellions armées) et lui jetant des milliers de dollars de coopération multi- et bilatérale, même face aux preuves que cette « aide » servait un régime plus qu’un pays. Mobutu avait vu un géant politique de la stature de Lumumba tomber par la seule volonté des occidentaux et il a retenu la leçon. Désormais il dépensait plus d’énergie et d’argent à entretenir l’opinion occidentale qu’à écouter sa propre opinion nationale. Ce qui se disait à Bruxelles et Washington était plus important que ce qui se chuchotait à Kinshasa et Bukavu. Les conséquences de cette extraversion ont été fatales pour le sort personnel de Mobutu et catastrophiques pour le pays. Mobutu a par exemple refusé de voir en la Conférence Nationale Souveraine la révolution populaire qu’elle était, conforté en cela par le fait qu’en dépit du discours officiel, ses amis occidentaux n’ont en réalité jamais regardé la CNS qu’avec énormément de méfiance. Il n’allait prendre aucune des concessions que lui offrait Mgr Monsengwo, justifiant sa propre intransigeance par l’intransigeance de son adversaire principal Etienne Tshisekedi. Lorsque le peuple, fatigué, décide de soutenir une rébellion à laquelle il était au départ hostile, c’est trop tard pour Mobutu et le pays aura perdu à la fois un temps précieux et de nombreuses occasions de jeter de meilleures bases pour la démocratie et le développement. Le Kenya a d’abord semblé vouloir éviter de prendre cette route incertaine. C’est à l’honneur du président Moi d’avoir compris à temps, contrairement à Mobutu quelques années plus tôt, que la révolution démocratique qui couvait sous le profond malaise dans la société était réelle et irréversible. Il a dû renoncer à son projet de manipuler la constitution pour se maintenir au pouvoir. Cela a rendu possible la formidable victoire électorale de 2002 qui a balayé son protégé Uhuru Kenyatta et propulsé au pouvoir la « Coalition Arc-en-ciel », un ensemble de forces politiques dirigées par Mwai Kibaki et Raila Odinga, sous la bannière de la lutte contre la corruption qui gangrenait la nation kenyane. Mais l’incapacité du président Kibaki à éradiquer la corruption et ses efforts apparents pour renforcer son pouvoir personnel au détriment des contre poids démocratiques promis pendant la campagne de 2002 ont vite provoqué un contre-vent et progressivement creusé un fossé entre l’élite dirigeante et la population. Un projet de constitution mis au référendum a été bruyamment rejeté par la population en 2005, vote attribué à la fois au texte lui-même et à la manière peu démocratique dont il avait été préparé. Kibaki semble n’avoir pas compris l’avertissement populaire que constituait sa défaite au référendum. Au lieu d’ouvrir son régime et de lutter plus sérieusement contre la corruption, il s’est replié sur une clique de fidèles constitués en majorité de kikuyu, sa tribu. Ses conseillers et ministres se sont mis à accumuler fortunes et pouvoirs personnels grâce à des combines de corruption comme cela a été révélé par le scandale Anglo Leasing, une opération par laquelle des ministres ont octroyé des marchés publics portant sur une grosse somme d’argent à une société inexistante. Il a ensuite toléré la resurrection et la montée en puissance des mungiki, une milice mystico-ethnique extrêmement violente d’origine kikuyu, dont les membres rackettent les vendeurs ambulants et les conducteurs d’autobus, et coupent les bras et parfois la tête des récalcitrants. Comme avec Mobutu dans les années 1990, la majorité des kenyans avaient l’impression que leur président regardait désormais le Kenya avec les yeux des occidentaux. Mwai Kibaki a fait campagne sur la continuité et le renforcement du formidable succès économique que le Kenya a connu sous son régime. Ses discours de campagne citaient les 5 % de croissance dont le FMI et les autres bailleurs de fonds se félicitaient régulièrement. Mais la majorité des électeurs ne voyaient pas les fruits de cette manne économique. L’élite politique et des affaires ainsi que les nombreux expatriés habitent dans les quartiers chics de Nairobi, véritables bunkers hautement sécurisés par la police et les nombreuses agences privées de gardiennage. Le reste de la population se contente de bidonvilles pauvres et insalubres dans lesquelles des milices comme la secte mungiki sont à la fois le gouvernement, la justice, la police et le percepteur d’impôts. Conséquence, les bidonvilles de Kibera, Mathare, Huruma et Dandora à Nairobi sont parmi les plus pauvres et les plus dangereuses au monde. Les kenyans qui ont manifesté après les élections de décembre 2007 sont sortis de ces bidonvilles et, fraude électorale ou pas, leur rage était là, accumulée par des années d’injustice et l’indifférence d’un gouvernement corrompu. Kibaki ne pouvait être plus loin des réalités sociales de son pays que lorsqu’il fait campagne à Mombasa début décembre 2007. Le volume du fret passant par le port de Mombasa avait quasiment triplé en quelques années sous Kibaki et ce dernier l’a rappelé pendant sa campagne en citant des chiffres d’emplois que ce boom économique a créé dans la ville la plus musulmane du Kenya. C’était le mauvais discours. La sécurité et les relations avec la police étaient pour les gens de Mombasa une plus grande priorité que les performances économique du gouvernement. Les membres de la minorité musulmane du Kenya étaient les plus grandes victimes du soutien que leur pays apportait à la guerre des Etats-Unis « contre le terrorisme islamique » et pour beaucoup, cela était plus important que les chiffres du chômage. Au lendemain de la visite aux Etats-Unis du ministre de la Sécurité publique en 2006, des rafles ont été opérées dans la communauté musulmane, visiblement sur base d’informations fournies par la police fédérale américaine FBI. En conséquence, d’après Said Athman, directeur du Kenya’s National Leaders Forum, 90 % des musulmans kenyans ont voté pour l’opposition aux dernières élections. Avec des amis comme ça… Il est certes important de résister à la tentation facile d’exagérer le rôle de la communauté internationale dans la mal-gouvernance au Kenya comme au Congo. On ne peut pourtant pas douter que la complicité de l’occident a contribué à renforcer l’isolement du gouvernement de Kibaki et a ainsi directement encouragé les tendances autoritaires manifestées dans la manipulation des résultats électoraux. Alors que les preuves de corruption du gouvernement Kibaki s’accumulaient et que la petite coterie autour de lui amassait en trois ans plus de richesses illégales que ne l’avait fait celle autour de Moi en 24 ans de pouvoir de ce dernier, l’occident a failli à exercer sur Kibaki le même type des pressions que sur le régime précédent. Même après que John Githongo a bruyamment démissionné de son poste de conseiller du président en charge de la lutte contre la corruption pour protester contre la corruption au sommet du gouvernement de Kibaki, les bailleurs de fonds ont maintenu et parfois renforcé le flot d’aide au Kenya. Comme Mobutu avant lui, Kibaki doit s’être dit qu’il n’y avait que quelques agitateurs dans la société civile pour croire au discours sur la bonne gouvernance prôné par des agences comme la Banque mondiale. Ayant survécu aux nombreux scandales de corruption qui ont émaillé son mandat, en partie grâce à la bienveillante indifférence des occidentaux, le président Kibaki doit s’être dit qu’il pouvait aussi impunément manipuler les élections. C’était un calcul raisonnable : en dépit des circonstances pour le moins suspectes entourant l’annonce des résultats des élections le 30 décembre, les Etats-Unis se sont empressés de féliciter Mwai Kibaki pour sa « victoire » avant de retirer précipitamment leur communiqué pour éviter le scandale d’être le seul pays au monde, avec l’Ouganda de Museveni, à reconnaître la légitimité des résultats proclamés. A Kinshasa également, la trop grande dépendance du gouvernement de transition par rapport à la communauté internationale n’a pas empêché la réalité de revenir, plus têtue que jamais, pour hanter les autorités sorties des élections de 2006. A l’organisation International Crisis Group (ICG) qui recommandait au CIAT de faire pression sur le gouvernement de transition pour le pousser à mettre fin aux pratiques de corruption, des diplomates à Kinshasa répondaient que la stabilité des fragiles institutions de transition était une préoccupation plus importante et qu’il fallait surtout éviter de « secouer le bateau » avant les élections de peur de retomber dans la guerre. Une année après les élections, le bateau qu’on voulait éviter de secouer donne l’impression de chavirer dans tous les sens, son pilote incapable de lire les boutons de commande. Alors qu’à Kinshasa le CIAT évitait de secouer le bateau, à Nairobi les bailleurs de fonds occidentaux félicitaient John Githongo pour son travail, mais refusaient poliment d’appliquer ses recommandations sur des sanctions à infliger au régime. La jeune démocratie kenyane était probablement encore trop fragile à leurs yeux et, de toutes les façons, le gouvernement de Kibaki leur rendait des services de bien plus grande valeur dans la « stabilisation » de la région. Aujourd’hui certains au sein de l’Union européenne parlent de sanctions contre le régime Kibaki, quelque chose que John Githongo a eu toutes les peines du monde à mettre sur l’agenda des amis occidentaux de son pays. Des amis occidentaux, le Congo en a également eu dont certains lui ont parfois prodigué de drôles de conseils. Au cours d’une conférence de presse à Kinshasa début 2006 un porte-parole de la MONUC s’est longuement félicité de l’arrestation d’un chef de milice de l’Ituri, arrestation à laquelle les troupes onusiennes avaient contribué. Il a ensuite balayé du revers de la main la question d’un journaliste au sujet de l’arrestation du général Nkunda, en assurant que ce dernier ne représentait aucun danger notable et que, de toutes les façons, préparer les élections dans la sérénité était plus important que de s’occuper d’arrêter un renégat isolé. De Goma où elle participe à la conférence sur la paix au Kivu, la MONUC apprécie-t-elle l’impact que des déclarations de ce genre ont pu avoir sur l’immobilisme d’un gouvernement qui n’a que trop dépendu de la bienveillance de la communauté internationale? Pascal K. Kambale Note : Pascal Kambale est directeur adjoint du Projet d’Observation et de Plaidoyer sur la Gouvernance en Afrique (AfriMAP) de l’organisation Open Society Institute. Les vues exprimées dans cet article sont personnelles. |
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Revised: February 11, 2008