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Le troisième pillage du Congo

17 juillet 2006 - Maigres, le visage blanchi par la poussière, les mineurs chantent d’une voix forte “ cette terre est celle de nos ancêtres, son cuivre est à nous. ” Vociférant, des hommes et des enfants entourent les délégations qui se succèdent sur le site minier de Ruashi, près de Lubumbashi, en République démocratique du Congo (RDC) (...) Ils entendent bien barrer la route aux grandes sociétés qui, après les années de guerre, reviennent au Katanga à la faveur des privatisations encouragées par le gouvernement de M. Joseph Kabila. De même, au Kivu, d’anciens travailleurs de Kamituga menacent la société canadienne Banro d’empêcher la reprise de la production et des troubles enflamment la mine de Kilo Moto dans l’Ituri. En effet, les grandes sociétés n’embaucheront qu’un petit nombre de travailleurs qualifiés et les nouvelles conditions d’investissements les délient de toute obligation sociale. Quant à l’Etat congolais, il n’aura sûrement pas les moyens de reconvertir les laissés pour compte. (...) La plupart des 70 000 creuseurs du Katanga ne gagnent pas un dollar par jour… Et si les mineurs se sont regroupés en mutualité, l’Emak (Entreprise minière artisanale du Katanga), c’est surtout pour pouvoir financer leurs frais de funérailles, car les éboulements font de nombreuses victimes. L’exploitation minière représente 74 % des exportations de la RDC et occupe, de manière informelle, 950 000 travailleurs contre 35 000 seulement dans le formel.

(...) Ce que l’on a appelé le “ carnaval minier ” du Congo s’est déroulé en plusieurs étapes, et la dernière ne sera peut-être pas la moins cruelle. (...) De nombreux rapports produits par des associations internationales soulignent à quel point le pillage des ressources s’est poursuivi après la fin officielle des hostilités en 2003. (...) La réunification rapide du pays démontre à quel point la guerre fut impulsée de l’extérieur et à quel point le sentiment d’appartenance nationale est demeuré une réalité (...) Après la réunification, l’Etat remis sur pied est désormais chargé d’assurer un minimum de sécurité physique et juridique pour les investisseurs dans le secteur minier. Mais cet Etat, sortant d’une guerre et traversé de contradictions, est aussi très affaibli et durant la transition, il n’a pas été de taille à refuser les clauses léonines imposées par les firmes. Le bradage des ressources naturelles ne s’est donc pas achevé avec la fin de la guerre; il a seulement changé de nature. Les membres de l’Assemblée nationale, non élus, ont été sommés de rédiger un code minier, ainsi qu’un code forestier dont les termes très libéraux ont été dictés par la Banque mondiale, et qui offrent un boulevard aux intérêts privés, tout en réduisant au maximum les obligations de ces derniers. C’est ainsi, par exemple, que la Banque Mondiale a piloté la restructuration de la Gecamines. Avant que l’entreprise soit “ vendue par appartements ”, 10 500 travailleurs ont été licenciés et ont reçu des indemnités allant de 1 900 dollars à 30 000 dollars. Mais ces sommes ont été consacrées à rembourser des dettes ou absorbées par des dépenses à court terme. Ces travailleurs, désormais privés de tout filet de sécurité sociale, travaillent dans le secteur informel où les firmes cherchent désormais à les remplacer par des machines, n’embauchant qu’un minimum de travailleurs qualifiés.

L’Etat congolais a accordé d’importantes exonérations fiscales à plusieurs sociétés mixtes, s’étendant sur des périodes de 15 à 30 ans. La plupart d’entre elles n’ont acquitté, en 2004, que 0,4 millions de dollars d’impôts… Dans le secteur du diamant, la situation n’est pas meilleure : la MIBA a été dépouillée de 45 % de ses actifs au profit de la Sengamines, une société mixte Congo-Zimbabwe… En outre, si l’approbation de la nouvelle Constitution en novembre 2005 par 85 % des électeurs est une prouesse dans ce pays privé de routes et de moyens de communication, elle représente aussi un succès pour tous ceux qui entendent limiter les prérogatives de l’Etat : elle divise le pays en 26 provinces et partage les ressources à raison de 60 % pour les autorités de Kinshasa et de 40 % pour les autorités provinciales. Elle vise à décentraliser les ressources, mais l’autonomie concédée aux gouvernements provinciaux risque également d’accroître la corruption au niveau local. Le nouveau pouvoir, désormais légitimé et conforté par le suffrage populaire, aura-t-il le courage de s’affranchir des éléments les plus douteux de son entourage, des conseils peu désintéressés de la “ communauté internationale ”? Aura-t-il l’audace de remettre en cause les accords miniers, afin que le peuple congolais, après avoir retrouvé sa voix sur le plan politique, puisse enfin - pour la première fois de son histoire - prendre le contrôle de ses richesses?

Colette Braeckman

Source : Le Monde Diplomatique

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