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Le coltan rapporte plus que la terre mais, les mines déciment les creuseurs

10 octobre 2006 - Téléphones mobiles, ordinateurs portables et consoles de jeux ont un point commun. Ces trois « bijoux » technologiques contiennent du coltan. Une matière première extraite dans des conditions désastreuses au fond des mines de la République démocratique du Congo. Terra Economica a remonté la filière de ce minerai qui fait la fortune de quelques multinationales. Ci-dessous, le rapport de terra Economica.

Dans un recoin du port de Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu, une vieille femme est accroupie au pied des sacs de farine de manioc qu’elle est venue vendre aux pêcheurs locaux. A quelques mètres d’elle passent des hommes qui s’embarquent pour l’île d’Idjwi, perdue au milieu du lac. Direction : les mines de coltan de l’îlot. « N’y allez pas, le coltan c’est la mort », leur murmure, inaudible, la vieille femme. Elle sait de quoi elle parle. Deux de ses fils ont donné leur vie au coltan. L’un d’épuisement en 2001, l’autre de maladie l’année dernière, dans les mines de Shabunda, une petite ville au sud de Bukavu.

« C’était la guerre. Les miliciens sont arrivés, ont pris mes fils et la plupart des hommes du village pour extraire leur sale minerai. Au départ, mes petits étaient contents : le coltan rapporte bien plus que la terre. Plus de cent dollars le sac de cinquante kilos à l’époque. Et tout ça en quelques jours à peine. Eux qui croyaient pouvoir m’offrir de beaux bijoux. Ils sont morts. Pris par la mine », rapporte la vielle femme, inconsolable.

LE PRIX DE LEUR DECES?

Quelques tonnes de tantale, un métal cher à l’industrie électronique et extrait du minerai de colombotantalite, plus connu sous son nom africain, le coltan. A Shabunda, Walikale, Mwenga, Kalehe... Dans tous les lieux isolés du Kivu où le coltan est extrait de manière artisanale par des milliers de « creuseurs », les histoires comme celle des fils de Suzanne se répètent à l’infini. Hommes, mais aussi femmes et enfants, s’échinent au fond des rivières et au creux des montagnes pour arracher à la terre cette pierre grisâtre qui vaut de l’or.

Les méthodes de travail sont proches de celles des anciens chercheurs d’or du Far West. Quelques pelles et barres à mine et la sueur de l’effort physique. Dans un Kivu essentiellement rural, le coltan a dévasté une large part du territoire. Pour lui, les mineurs ont abandonné leurs récoltes, défriché les parcs naturels et fait fuir les animaux rares. Le tout pour une poignée de dollars. Car, ce ne sont pas les mineurs eux-mêmes, mais les miliciens et militaires contrôlant la région, qui récoltent ici les fruits des richesses minières. Pendant la guerre, nombreux furent les cas de populations villageoises forcées à creuser sous la menace d’une kalachnikov. Aujourd’hui, la situation s’est quelque peu améliorée. Mais les mineurs sont toujours sous la coupe des hommes en armes, qui taxent sans état d’âme chaque sac de coltan extrait par les creuseurs.

LES MULTINATIONALES A L’AFFUT

Pourquoi ce trafic? Retour à la fin des années 90. Pour répondre à la frénésie née du boom de nouvelles technologies, qui fait grimper les prix du tantale à plus de 500 dollars le kilo, les géants de la métallurgie cherchent à diversifier leur approvisionnement du minerai. Les poids lourds du secteur, HC Starck (filiale de l’Allemand Bayer) et l’Américain Cabot Corporation - 70 % du raffinage de tantale à eux deux - ainsi que les firmes de second rang se tournent vers la République démocratique du Congo. L’affaire aurait pu constituer une aubaine pour le pays. Mais, il est en guerre.

Après avoir renversé en 1997 le dictateur Mobutu, Laurent-Désiré Kabila affronte depuis 1998 des mouvements rebelles soutenus par ses anciens alliés, notamment rwandais et ougandais... Objets d’une gestion désastreuse sous Mobutu, les fabuleuses ressources minières du pays sont devenues, dans ce contexte, une manne financière pour les belligérants qui se partagent le territoire. Au Kivu, où repose le coltan national, c’est le RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie), un mouvement principalement soutenu par le Rwanda, qui règne en maître.

LE BUTIN DU GUERRIER

Cette situation conflictuelle ne freine pas les grandes firmes internationales, qui font appel à des courtiers, essentiellement belges (comme Sogem), rwandais et sud-africains, pour se procurer le coltan congolais.

Sur le territoire congolais, les miliciens du RCD s’enrichissent en contrôlant la chaîne locale de production et de commercialisation du coltan. Ils taxent les mineurs sur le lieu d’extraction, mais aussi les petits négociants villageois. Les comptoirs d’achat installés à Goma (chef-lieu du Nord-Kivu) et Bukavu, où les courtiers internationaux viennent faire leurs emplettes, doivent eux aussi verser leur tribut aux miliciens.

Le RCD n’est pas le seul à profiter de cette poule aux oeufs d’or. Le Rwanda voisin fait de même, de façon très structurée. Dans la capitale Kigali, un Bureau Congo, dirigé par un proche du président Kagamé, coordonne les activités relatives à l’exploitation des ressources congolaises. Et le trafic paie. En 2000, le Bureau Congo réalise 64 millions de dollars de bénéfices grâce au seul coltan de RDC... De quoi financer à plus de 70 % les dépenses de l’armée rwandaise!

L’ONU CRIE AU PILLAGE

Les profits illégaux générés par le coltan atteignent des proportions considérables. Selon les statistiques officielles de l’année 2000, la République démocratique du Congo produisait alors 130 tonnes de tantale, soit 11 % de la production mondiale. Si l’on y ajoute le volume de minerai détourné par le voisin rwandais, ce sont même 20 % de la production mondiale qui sortent du territoire congolais. Du coup, l’Onu crie au pillage. En 2001 et 2002, elle dénonce dans deux rapports le lien entre exploitation minière et poursuite du conflit, propose l’instauration d’un embargo moral sur le coltan congolais et pointe du doigt les firmes internationales qui négocient avec le RCD et le Rwanda. Des courtiers comme la belge Sogem, l’ancienne compagnie aérienne Sabena, qui transportait le minerai, et les métallurgistes - au premier rang desquels HC Starck et Cabot - sont cités.

Après avoir tenté de nier les faits, HC Starck et Cabot reconnaissent leur implication dans ce circuit de sang, et clament haut et fort qu’ils respecteront désormais l’embargo moral onusien. Une déclaration d’intention qui n’est accompagnée de la mise en place d’aucun moyen de contrôle.

LES COURTIERS DEFILENT TOUJOURS

Cinq ans plus tard, le coltan congolais ne fournit plus que 4 % du marché mondial, dont le prix ne dépasse plus 80 dollars le kilo. Souci d’éthique de la part des entreprises? Pas vraiment. En réalité, les besoins en tantale sont moindres. Résultat, les firmes transnationales évitent désormais la RDC pour privilégier des pays fournisseurs d’un coltan moins « encombrant » : Australie, Canada, Brésil. Mais, même à moindre échelle, le trafic avec la République démocratique du Congo continue. Dans l’ombre.

Officiellement, la guerre est achevée depuis la fin 2002. Mais, l’Est du pays reste sous haute tension. Militaires et miliciens de tous bords gardent la haute main sur les gisements miniers. Dans les forêts, des groupes rebelles, comme les FDLR, constitués d’anciens génocidaires hutus rwandais, ou les ex-milices congolaises Maï Maï, contrôlent le coltan. Ailleurs, les chefs locaux de la nouvelle armée nationale congolaise (FARDC) se posent en seigneurs des lieux. Ce corps armé est désormais alimenté par tous les anciens belligérants. Du coup, les ex-miliciens du RCD ont conservé, au Nord-Kivu, la main sur leur ancien trésor de guerre... qui file toujours vers le Rwanda.

Les profits engrangés n’atteignent plus les sommets des années passées. Mais, les réseaux politico-militaires s’en nourrissent toujours. Car, sur le plan international, les métallurgistes restent acheteurs.

Officiellement, HC Starck et Cabot, pourtant tenus par des accords avec le premier producteur mondial de coltan et l’australien Sons of Gwalia, ont cessé leurs achats en RDC. En réalité, les deux firmes s’approvisionnent toujours via des intermédiaires - des courtiers internationaux - qui ont pignon sur rue et continuent à se servir en République démocratique du Congo. Ces courtiers ont pour nom Sogem en Belgique, A&M Metals au Royaume-Uni par exemple. Et ils se défendent.

L’OCCIDENT AUX ABONNES ABSENTS

« Nous achetons un coltan propre, exploité par des coopératives villageoises », clament les courtiers. « Impossible, réplique Patrick Martineau, chercheur québécois spécialiste du secteur. Ces coopératives représentent une part infime de la production locale. Les courtiers enrichissent forcément militaires et miliciens... » Surtout, ajoute le chercheur, HC Starck et Cabot ne sont pas seuls sur le marché du raffinage de ce minerai. Trois sociétés se partagent les 30 % non contrôlés par les deux géants. Ces « juniors » n’hésitent pas à s’approvisionner directement auprès des réseaux mafieux congolais. En toute impunité.

Comment, donc, s’assurer que les téléphones portables ne contiennent aucun microgramme de sang? « Chaque site minier possède son propre ADN, avance Patrick Martineau. Il serait coûteux mais tout à fait possible de retrouver la provenance de chaque kilo de tantale raffiné par les grandes firmes. Mais, qui y aurait intérêt? Ni les métallurgistes avec, dans leur sillage, les fabricants de condensateurs et les géants de la téléphonie mobile. Ni les réseaux de l’ombre politico-militaires, gardiens du circuit du coltan en RDC. Les seuls, finalement, à s’y montrer favorables seraient les milliers de creuseurs esclaves du minerai. Mais, personne ne les entend.

Emmanuelle Debelleix, (Texte distribué par Dr Kadari M. Mwene-Kabyana, Politologue, Montréal (Canada)

Source : Le Potentiel

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Revised: October 09, 2006