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La part des médias congolais dans le désastre du pays

01 mai 2007 - Certains hommes de médias congolais critiquent sévèrement les élites intellectuelles congolaises et les accusent d’avoir creusé le gouffre béant au fond duquel se retrouve le Congo aujourd’hui ou d’avoir participé à son élargissement en servant les pouvoirs dictatoriaux. Ce faisant, ils mettent entre parenthèse leur part de responsabilité en tant qu’ « élite » et chantres des exploits des dictateurs. Ils oublient qu’il y a un va-et-vient entre leurs productions journalistiques et la recherche de certains intellectuels considérant les médias comme étant un quatrième pouvoir respectable. Et au jour d’aujourd’hui, en plus du piège de « coupagisme » dans lequel beaucoup de journalistes congolais se laissent facilement prendre pour plusieurs motifs, il devient de plus en plus clair que la culture générale et une connaissance assez approfondie de certains enjeux du monde actuel leur manquent. Plusieurs reportages se limitant aux événements immédiats ont de la peine à les restituer dans le contexte d’un monde complexe où l’influence entre les différentes sphères rationalisées de la vie est de plus en plus remarquable. Prenons un exemple. Plusieurs médias congolais ont consacré la plupart de leurs articles produits après « la guerre de Kinshasa » (du 22 au 23 mars 2007) aux propos tenus par certains chargés d’affaires européens exigeant des gouvernants congolais l’ouverture à la démocratie pour pouvoir bénéficier de « l’aide extérieure ». Le Commissaire européen au développement semble avoir émis un autre son de cloche en cette matière : l’aide à apporter aux pays de grands lacs ne doit être soumise à aucune conditionnalité. Même pas à l’exigence des résultats.

Ce qui, à première vue est étonnant, c’est le fait que les médias congolais acceptent et/ou fassent l’écho de ces discours déphasés et dépassés. Ils estiment que le chantage fait aux gouvernants congolais suffit pour qu’ « ils s’ouvrent à la démocratie ». Comme si la démocratie n’était pas du domaine de la culture acquise et de la reconquête de certains savoirs disqualifiés par « les missionnaires de la pensée unique » comme celui de la palabre africaine! Ce schéma adulé par les médias congolais conforte les thèses selon lesquelles la démocratie peut être imposée de l’extérieur par les Etats qui en auraient déjà fait l’expérience et que le destin aurait chargé d’en devenir « les missionnaires ».

Or, à l’examen de ce qui se passe à travers le monde aujourd’hui, il ressort que le pouvoir ensorceleur du « turbo-capitalisme » a gagné les cœurs et les esprits et que les pays dits de « vieille démocratie » sont gérés par « les experts monétaires ». Pour preuve, il y devient de plus en plus difficile de différencier le discours de la gauche de celui de la droite. Les politiciens de gauche comme ceux de droite serve un même maître : « le turbo-capitalisme ». Où puiseraient-ils l’expérience de la démocratie qu’ils imposeraient aux gouvernants congolais avant qu’ils ne délient le cordon de la bourse? C’est d’un.

De deux, l’argent avec lequel ces « petites mains du capital » chercheraient à acheter la démocratie passe souvent par deux institutions (la Banque Mondiale et le FMI) dont la crédibilité est de plus en plus mise en mal à cause leur implication dans « la dette odieuse » des pays du Sud et par le clientélisme pratiqué par certains de leurs responsables.

L’exemple de l’Amérique Latine

Ailleurs, en Amérique Latine, les violons s’accordent de plus en plus autour de la création de la Banque du Sud. En Equateur, par exemple, « selon une déclaration du Président de la République, Rafael Correa, faite vendredi 27 avril, en plus de l’expulsion du représentant de la Banque Mondiale (BM) (Somensatto), le pays n’écarte pas la possibilité d’adopter d’autres mesures contre cet organisme multilatéral de crédit. » (Au-delà de l’expulsion du délégué de la Banque Mondiale, Correa n’écarte pas la possibilité de poursuivre cette institution en justice, El Universo. Cfr. www.cadtm.org) Parmi ces mesures, il y a la poursuite de cet organisme en justice précédée par la création d’une Commission d’Audit de la dette extérieure dans laquelle travaillerons un expert (belge) des prêts de la Banque mondiale (Eric Toussaint) et un expert (péruvien) en renégociation de la dette (Oscar Ugarteche). Quand certains pays de l’Amérique Latine comme le Brésil, le Venezuela, l’Equateur, la Bolivie et le Cuba luttent de toutes leurs forces pour démonétiser la théorie dominante selon laquelle « un des obstacles principaux du développement du Sud (…), c’est l’insuffisance des capitaux » et que pour se développer, ces pays « doivent chercher ailleurs les capitaux dont ils ne disposent pas en suffisance chez eux. Ils doivent à la fois s’endetter et attirer les capitaux »; au Congo, certains médias se font les propagandistes de la même théorie. Ils croient en l’existence, quelque part en Europe et aux Etats-Unis, des « bailleurs de fonds ». (E. TOUSSAINT, Banque du Sud, contexte international et alternative, dans www.cadtm.org) Quand la Banque Mondiale, à travers ses documents internes affirment que « les pays en développement sont maintenant exportateurs nets de capitaux vers le reste du monde », chez nous, les vendeurs d’armes nous mentent en conditionnant « leur aide » à « l’ouverture à la démocratie ». Il y a là quelque chose qui cloche au niveau de la capacité de maîtrise des questions réelles que posent « les conditionnalités » de « l’aide ». Le journalisme de reportage « coupagiste » au Congo passe à côté de ces questions et participe du décervelage de nos rares populations qui lisent encore. Il y a là comme un défi lancé à la naissance d’un autre journalisme au Congo : d’un journalisme d’étude et de débat; un journalisme des « fouineurs » creusant les expériences réussies d’autodétermination au Sud du monde pour en débattre et mettre les résultats sur la place publique. Il y a là comme une nécessité d’opter résolument pour un journalisme faisant de la culture générale la chose la mieux partagée au sein d’une maison de conception et de publication d’un journal.

Dans un pays où acheter un livre constitue un luxe que ne peut se permettre le commun des mortels, les seuls livres encore accessibles à un plus grand nombre de citoyens sont les journaux (et les radios). D’où la grandeur de la responsabilité des journalistes dans l’évolution de la situation spirituelle, intellectuelle et culturelle de nos populations. En sont-ils toujours conscients. Il y a lieu d’en douter.

Pour revenir à la thèse de la pensée dominante, disons qu’il serait quand même insultant que notre pays soit parmi les rares à se fourvoyer avec les « missionnaires du Consensus de Washington » pendant que plusieurs avions et camions en sortent chaque jour avec des minerais bruts sans que nos médias ne s’en émeuvent.

La monotonie de certains thèmes, l’évocation jusqu’à la nausée des cinq chantiers de Joseph Kabila, l’inefficacité et l’amateurisme du gouvernement actuel ne laissent pas suffisamment d’espace à l’étude et à l’approfondissement de certaines questions comme celles des chaînes de l’esclavage volontaire dans lequel nous nous laissons prendre en croyant bêtement dans les mensonges de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International.

En effet, depuis que « les cinq chantiers » sont devenus la priorité des priorités, la question des contrats léonins ne fait plus la Une de nos journaux (et l’Assemblée Nationale n’en parle pas). Et dans l’entre-temps, « les contractants » continuent leur besogne dans l’impunité la plus totale! Qui, demain, calculera les manques à gagner?

Le temps ne serait-il pas venu de provoquer des voyages pour nos journalistes au Venezuela, en Bolivie, au Cuba, en Equateur ou au Brésil? Ils iraient s’y adonner aux reportages et aux études pouvant inspirer « le petit reste » congolais dans les propositions alternatives à faire pour un autre Congo. Nous avons besoin, au niveau de notre culture générale, d’apprendre à connaître d’autres peuples, d’autres façons de traiter avec les IFI, d’autres manières de procéder pour s’autodéterminer, d’autres pays et d’autres nations en marge de nos partenaires traditionnels (belges, français et américains). Les recettes fournies par ces derniers ne nous ont pas du tout servi à réaliser quelque chose de grand, de noble…Au contraire, leurs multinationales en ont récolté le centuple.

Si voyager coûte cher, Internet facilite les choses. Nos médias pourraient créer des pages ayant pour titre : « les expériences partagées du Sud ».

J.-P. Mbelu

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Revised: May 06, 2007