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Les médias congolais et les « mécanismes de l’impérialisme »

06 mai 2007 - L’imaginaire du Congolais moyen serait habité par une conception mendiante d’un bonheur offert sur un plateau doré par quelques bienfaiteurs extérieurs et/ou par « un dieu-chance ». Ce schéma dévoyé est entretenu par une certaine classe politique et par une certaine presse, chantres et propagandistes des « mécanismes de l’impérialisme » occidental. Cette presse croit tellement dans « les bailleurs de fonds occidentaux » qu’elle devient incapable de procéder à la nomination du « turbo-capitalisme ». C’est-à-dire à identifier les procédures et les méthodes auxquelles recourt « le capitalisme-sorcier » pour s’attaquer au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à la souveraineté et à la démocratie. Par manque d’informations et de formation, par ignorance, par paresse intellectuelle et/ou par souci de servir « l’esprit coupagiste », elle demeure sourde aux voies révolutionnaires déconstruisant lesdits « mécanismes ». Une connaissance approximative de ces « mécanismes » conduit notre presse à en vanter les mérites.

Illustrons ces propos par deux exemples. Lundi passé (30 avril 2007), deux journaux, pas les moindres, publiaient deux articles sur les sanctions prises par le gouvernement Gizenga contre les mandataires de deux entreprises publiques congolaises (la SNEL et la REGIDESO). Le Potentiel intitulait son article ‘Après Snel, Regideso…aller jusqu’au bout’ et Le Phare intitulait le sien ‘Enfin, Gizenga bouge, mais tout reste à faire…’ Si ces deux articles insistent, à raison, sur la nécessité assainissement des entreprises publiques en mettant hors d’état d’agir leurs comités de gestion inefficaces et/ou corrompus, ils n’approfondissement pas suffisamment la question majeure face à laquelle notre pays est confronté. Si Jacques Kimposo Mayala du Le Phare a peur, à juste titre, que la Snel et la Regideso ne puissent être des « boucs émissaires » dans un pays voulant avoir de l’eau et de l’électricité sans mobiliser les moyens qu’il faut pour la réhabilitation du matériel nécessaire au fonctionnement normal de ces deux entreprises publiques, il estime, par ailleurs qu’ « il est heureux d’apprendre que la Banque Mondiale vient de faire un geste, en accordant à la Snel un crédit de 300 millions de dollars US pour servir à la fois à la construction d’une seconde ligne Inga-Kinshasa, mais aussi au renforcement de l’offre en énergie électrique à Kinshasa et au Katanga. » (J. KIMPOZO MAYALA, Enfin, Gizenga bouge, mais tout reste à faire…, dans Le Phare du 30 avril 2007) Est-il vraiment heureux de bénéficier de ce geste de la Banque Mondiale ou d’être sous son contrôle? L’article du Le Potentiel répondrait positivement à cette question. Si son auteur souhaite qu’en dehors de la Snel et de la Regideso d’autres entreprises publiques soient assainies, c’est pour obéir à la demande des institutions de Bretton Woods. Il note : « Par ailleurs, la nécessité d’assainir les entreprises publiques constitue désormais une priorité. Il n’y a pas que la Snel et la Regideso. Il faut poursuivre le même élan au sein des grandes entreprises publiques pourvoyeuses de recettes de l’Etat. Or, on sait qu’avec l’échec du Programme relais de consolidation (PRC) constaté dernièrement à Washington, les institutions de Bretton Woods ont demandé au gouvernement d’accroître ses propres recettes pour faire face à ses exigences. » (Après Snel, Regideso…aller jusqu’au bout, dans Le Potentiel du 30 avril 2007)

Ces deux articles sont illustratifs de tout un esprit partagé par plusieurs journaux congolais. Ils obéissent à la logique du gouvernement en place à Kinshasa : dépendre à plus de 50 % (7,335 milliards $ US) des fonds venus des IFI pour la réalisation de son programme et se laisser téléguider de l’extérieur. En présentant ce programme, ce gouvernement partageait le point de vue de ses conseillers de Washington lui demandant de s’endetter lourdement vu les richesses inépuisables dont regorge le Congo!

Revenons à la Snel et à Inga. Un journalisme des « fouineurs » et des « veilleurs-protecteurs » de la mémoire historique de nos populations organiserait des investigations pour battre en brèche le soutien offert à ces « mécanismes » de consolidation des programmes d’ajustement structurel entretenus par les institutions de Bretton Woods et ayant participé de la clochardisation mentale, intellectuelle, spirituelle et matérielle de notre peuple.

La Banque mondiale et les cures d’austérité

Tenez. Le barrage d’Inga fait partie des « éléphants blancs » financés par la Banque Mondiale pendant la guerre froide pour soutenir Mobutu et endetter notre peuple. En effet, « pendant la guerre froide, la Banque mondiale a utilisé l’endettement dans un but géopolitique et systématiquement soutenu les alliés du bloc occidental, notamment des régimes dictatoriaux (Pinochet au Chili, Mobutu au Zaïre, Suharto en Indonésie, Videla en Argentine, régime d’apartheid en Afrique du Sud, etc.) qui ont violé les droits humains et détournés des sommes considérables (…). » (E. TOUSSAINT et D. MILLET, Banque mondiale : l’heure de fermer boutique, dans www.cadtm.org <http://www.cadtm.org> du 1er mai 2007). Cette politique de « paupérisation intégrale » date d’avant les indépendances des pays du Sud. Elle se poursuit jusqu’à ce jour. « Au virage des années 1960, la Banque mondiale a transféré à plusieurs pays africains nouvellement indépendants (Mauritanie, Gabon, Algérie, Congo-Kinshasa, Nigeria, Kenya, Zambie, etc.) les dettes contractées par leur ancienne métropole pour les coloniser, en totale contradiction avec le droit international. » (Ibidem). Et à partir des années 1980, la Banque mondiale a cautionné les politiques d’ajustement structurel prêchés par le FMI et « une très grande quantité des prêts octroyés par la Banque mondiale a servi à mener des politiques qui ont provoqué des dégâts sociaux et environnementaux considérables (grands barrages souvent inefficaces (comme Inga), industries extractives comme des mines à ciel ouvert et des oléoducs, agriculture d’exportation et abandon de la souveraineté alimentaire, etc.), dans le but de faciliter l’accès à moindre coût aux richesses naturelles du Sud. » (Ibidem). Le Programme relais de consolidation fait n’est qu’un rideau de fumée participant du mécanisme d’une domination implacable du Congo et de la perpétuation des politiques d’ajustement structurel. Nos journalistes savent-ils cela? Il y a lieu d’en douter. Nos politiques le savent-ils? Ce n’est pas très sûr!

Dans un monde pris dans l’étau de la mondialisation ultra-libérale, il devient plus qu’urgent d’étudier et d’approfondir « les mécanismes » dont se servent les Etats impérialistes et hégémoniques pour exploiter les pays appauvris. L’Amérique Latine est en train de mettre à nu ces « mécanismes » et d’inventer « une autre communauté inter-nations ». Au Venezuela, Hugo Chavez annonçant le retrait de son pays de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international applique une règle de prudence et de sagesse. Il dit : « Il vaut mieux que nous sortions avant qu’on nous ait pillés. Pourquoi? Parce que (ces institutions sont en crise. J’ai lu dans la presse que le FMI ne pouvait pas payer les salaires. » (Chavez annonce le retrait du FMI et de la BM, dans Belga du 02 mai 2007). En effet, « après avoir vécu comme une tutelle pesante les cures d’austérité imposées par le Fonds dans les années 1980 et 1990, les pays d’Amérique du Sud s’en sont largement affranchi en remboursant par anticipation une grande partie de leurs dettes (Brésil, Uruguay, Argentine) grâce à la croissance économique retrouvée. Et ils demandent à présent des comptes à des institutions dominées depuis toujours par les Etats-Unis et l’Europe. » (Ibidem). Pour créer les moyens de leur autonomie et lutter contre l’atomisation fragilisante, ces pays ont accepté de se mettre ensemble en lançant le projet de « Banque du Sud ».

Quand Le Potentiel demande au gouvernement Gizenga d’ « aller jusqu’au bout » en lui conseillant de continuer sur la voie du PRC, il se fait propagandiste des « mécanismes de l’impérialisme ». Quand Le Phare salue le geste posé par la Banque Mondiale à l’endroit de la Snel et avoue que « tout reste à faire », il enferme le gouvernement Gizenga dans le cercle vicieux de la domination ultra-libérale.

« Aller jusqu’au bout » serait beaucoup plus organiser un audit sur « la dette odieuse » contractée par le Congo auprès de ces IFI. Un audit pouvant conduire à rompre avec « les mécanismes de l’impérialisme » en moralisant la gestion des entreprises publiques tout en pensant aux énergies alternatives et renouvelables.

Le Congo n’a pas besoin d’un barrage d’Inga financé par la Banque Mondiale pour être alimenté en courant électrique. Il est gâté en cours d’eau. Chacune de nos provinces peut, à partir de ses recettes propres, construire une multitude de petits barrages hydro-électriques. Il est gâté en soleil; il peut recourir aux panneaux solaires. Donc, avec un peu d’imagination, de créativité et d’inventivité, les dignes filles et fils du Congo peuvent le transformer à moindre coût.

Malheureusement, nous ne prenons pas suffisamment le temps de penser ce pays! Nous naviguons à vue!

C’est vrai. « Tout reste à faire ». Mais qu’est-ce qui est prioritaire? Comment faut-il procéder pour le faire? L’une des réponses faciles à la première question est de dire : « Au Congo, tout est prioritaire. » L’agriculture est la priorité des priorités, etc. Mais comment réaliser cette priorité sans être maître de sa politique économique? Ne serait-il pas mieux dresser la liste hiérarchique des priorités en accordant le privilège à la lutte pour l’autodétermination qui s’acharnerait à desserrer l’étau de la domination impérialiste? Cette priorité serait réalisable localement; avec et à partir des autres. L’exemple de l’Amérique Latine peut nous servir.

Hugo Chavez a lu dans la presse que le FMI ne savait pas payer les salaires. La presse congolaise le sait-elle?

Nous ne le dirons jamais assez. Le Congo n’a plus besoin d’un journalisme de reportage « coupagiste ». Il a besoin des filles et fils qui sachent approfondir les questions auxquelles il est en proie; qui sachent étudier ce qui se fait chez autrui et mettre leurs recherches au service de la lutte pour son autodétermination. Ce travail est un investissement à long terme. C’est peut-être à ce travail que nos journalistes critiques sévères de la trahison des élites intellectuelles congolaises devraient se livrer au lieu d’être les propagandistes par action, par ignorance et/ou par esprit de « coupagisme » des « mécanismes de l’impérialisme ».

J.-P. Mbelu

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Revised: May 08, 2007