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Repenser le référendum constitutionnel... pour la libération de la liberté et la fabrication politique au Congo

21 décembre 2005 - Comment nous sommes-nous présentés au référendum? En ordre dispersé ou après un travail de lecture et d’approfondissement du projet constitutionnel fait en équipes et assumé individuellement? Accomplir notre devoir civique nous a-t-il interdit de bénéficier de la lumière venant des autres? Du choc des idées surgit la lumière, dit-on. Que faire maintenant que les dés sont jetés? Qui tire profit de notre fabrication politique sentimentale et de notre enfouissement dans l’hypocritite?

En effet, au lendemain du référendum populaire chez nous, il serait tentant de dire : les dés sont jetés, adieu le combat pour la libération de la liberté. Vive l’entretien de la peur! Vive l’entretien de l’ignorance intentionnelle! Vive l’entretien du lit de la violence! Non! La lutte pour la libération de la liberté, nous somme en train de revenir sur le processus pour le questionner et dire en quoi il a ou pas une contribution de taille à apporter à notre avancement solidaire.

Que le président de la Commission Electorale Indépendante admette, par exemple, qu’il n’a pas eu suffisamment de moyens pour vulgariser le texte du projet de constitution à soumettre au référendum et qu’il dénonce l’irresponsabilité des partis politiques en cette matière interpelle. La bouc-émissairisation peut-elle nous sauver de notre renoncement à la reprise de l’initiative historique pour refonder la république? Le ponce-pilatisme est-il payant? L’enrôlement des électeurs a eu lieu sans qu’il y ait eu recensement de la population. Quand nous disons, par exemple, que 25.000.000 de congolais ont été appelés à se prononcer sur le texte du projet de constitution proposé au référendum, c’est par rapport à quel nombre de la population actuelle du Congo? Suffit-il de dire que nous devons vite aller aux élections pour mettre fin à la transition et à la guerre pour répondre au déficit d’une vision de l’ensemble du contexte dans lequel nous tenons à tout prix à nous assumer en tant que peuple souverain? Il y a aussi des questions que nous ne semblons pas nous poser : celles liées à l’entretien de la peur et de l’ignorance intentionnelle et de la violence qu’elle recèle. Notre peuple, en acceptant d’aller voter sans avoir lu, dans sa grande majorité, le texte proposé au référendum, a choisi de faire de la politique par procuration. Il s’est disqualifié en tant qu’acteur majeur de son histoire. Il s’est laissé prendre au piège de ceux qui recourent à l’ignorance intentionnelle pour exécuter leur sale besogne.

I. La peur s’entretient

En étant attentif à la façon dont se déroulent les événements de notre monde, il y a moyen de se réaliser qu’aujourd’hui, l’une des armes à laquelle recourent les maîtres du monde et leurs valets pour imposer la pensée unique, c’est l’entretien de la peur : la peur de l’autre, la peur de la guerre, la peur de la mort, la peur de l’étranger, la peur d’être soi, etc. Cette peur entretenue sape la liberté et enchaîne; elle aliène. Là où l’ignorance intentionnelle ou volontaire prennent le pas sur le « vivre en homme » c’est-à-dire, « mettre ses actes en accord avec sa pensée », la liberté de l’homme, cette capacité de faire des choix, de penser et de vouloir par soi-même, en prend la coup. La peur de s’engager, de prendre des risques, d’affronter les incertitudes, de sortir des sentiers battus gagnent les coeurs et les esprits. Elle paralyse et casse tout dynamisme et toute action révolutionnaire. Hier, la peur des armes de destruction massive en Irak a servi la cause de la guerre. Chez nous, la peur d’être délaissé par les argentiers de la communauté internationale a justifié, dans certaines provinces, l’engouement des compatriotes pour le vote d’un texte rédigé par « les experts auto-proclamés » sans qu’ils en connaissent les tenants et les aboutissants. Ils ont cru que nos lendemains ne peuvent être sûrs que sous la constante protection des « pères ». Dans ce contexte de peur généralisée, ne serait-il pas urgent de penser, de réfléchir à la façon dont les gens creusent eux-mêmes leurs tombes en vivant par procuration, dans le regard des autres, dans les miroirs trompeurs des slogans des hommes liges et dans les modèles de pacotille entretenus par les petites mains du capital?

La peur que ces messieurs et dames entretiennent violent l’imaginaire des millions de nos compatriotes et tuent toute confiance en eux-mêmes. Or la refondation du Congo ne se fera pas par procuration. Elle est au bout de la reprise congolaise de l’initiative historique, dans la confiance mutuelle. Celle-ci naît du penser en commun et non de la crétinisation des masses. L’hypocritite, cet interdit de penser, est l’arme la plus redoutable dont disposent les pouvoirs totalitaires et/ou impérialistes. Ils l’ancrent dans le mensonge, la peur et dans la falsification de l’histoire. Après ce référendum, essayons de revenir sur ce que nous avons fait et questionnons-nous? Comment peut-on dire oui ou non à un texte que l’on ne con-naît pas? Pourquoi devons-nous compter sur les moyens des autres pour refonder notre république? La plus simple des réponses à ces questions est : « Tout le monde fait ça. » Et quand nous posons la question de savoir qui est ce tout le monde? La réponse fera rarement allusion aux héros de la lutte contre l’impérialisme comme Lula, Hugo Chavez, Castro ou Evo Morales. Les esprits libres d’Afrique comme Nelson Mandela sont rarement évoqués. Nous acceptons d’hypothéquer notre « sagacité citoyenne » au nom de la pensée unique en ignorant qu’elle participe de la violence diabolique.

II. L’hypocritite et la sagacité citoyenne

Si nous plaidons pour la con-naissance du texte proposé à notre appréciation, c’est parce qu’elle aurait été le lieu de l’apprentissage en commun. Lire ensemble ce texte, le discuter,

l’approfondir en équipes aurait possibilisé des autocorrections au niveau des normes et principes constitutionnels. Notre capacité de participer à la réflexivité des normes et principes aurait ravivé en nous le sens de responsabilité face à notre fabrication politique commune. Elle nous aurait valorisé et favorisé la reconnaissance mutuelle. Antoine de Saint-Exupéry savait, lui, que forcés à bâtir ensemble, les hommes deviennent frères. C’est cette chance que nous avons loupée en choisissant de laisser aux autres le soin d’écrire ce texte, de le lire et de nous faire croire qu’ils l’on approfondi à notre place et de nous demander de voter, après coup, pour un oui ou un non. Nous avons raté la chance de fraterniser en écrivant ensemble un texte appelé à gérer notre destinée. Nous avons refusé de nous engager sur la voie de la quête démocratique de la démocratie : la discussion critique entre citoyens. « Sur le plan du jugement éthique individuel, qu’on pourrait appeler « exercice privé de la sagacité citoyenne », cette discussion prend la forme de l’intersubjectivité critique par laquelle les sujets, tout en assumant pleinement leur subjectivité, tentent d’éviter l’arbitraire dans leurs décisions ». Nous avons cru l’ « exercice public de la sagacité citoyenne » par les débats législatifs était amplement suffisant. Nous avons accepté de nous dépolitiser. Il y a donc un travail de re-politisation que les ascètes du provisoire, ces combattants infatigables de la libération de la liberté, ont à promouvoir.

En effet, dans un contexte où l’hypocritite et la dépolitisation citoyenne remettent en cause « l’exercice privé de la sagacité citoyenne » et que le trahison des élites a brisé la confiance dans l’exercice public de cette sagacité, les ascètes du provisoires ont un devoir : travailler au devenir de l’éthique de la résistance en entretenant le sens de la mémoire et le devoir de penser par une lutte acharnée contre la chronite (la perversion du rapport au temps réduit au calcul) et l’hypocritite. Ils doivent rappeler l’importance du temps de la liberté : « c’est à partir d’une appropriation critique de son passé que l’être libre opte pour ses propres projets en les sélectionnant parmi tous les projets possibles. » Ce choix a besoin d’un temps de discernement. « L’être humain n’a de chance d’échapper à l’emprise diabolique du chronos que par la méditation où, retrouvant le contact avec le plus intime de son être, il se laisse répondre patiemment, pas à pas, jour après jour, mot à mot, à la question qu’il porte, parfois sans y prêter attention, mais qui toujours le hante : « Qui es-tu? ». Cette appropriation critique de son passé n’est possible que dans la transgression de l’hypocritite, cet interdit de penser. A la suite de Hannah Arendt, J._F. Malherbe estime que la résistance contre la reproduction de la violence diabolique comme le nazisme, la guerre du Vietnam ou celle de l’Irak n’est possible que dans la fidélité dans le devoir de penser. « Penser est un devoir pour tous ceux et toutes celles qui entendent assumer leur responsabilité tout simplement humaine. La pensée n’est d’ailleurs pas la prérogative de certains mais une faculté présente chez tout le monde; surtout chez ceux qui ont à coeur de vivre en paix avec eux-mêmes. Elle est, depuis Socrate, cette manière de juger qui naît de « l’habitude de vivre explicitement avec soi-même, c’est-à-dire d’être engagé dans ce dialogue silencieux de moi à moi-même ». Cette habitude que l’expansion de la pensée unique par le viol de l’imaginaire, la guerre, la musique et les églises de réveil ont corrompue chez la plupart de nos compatriotes. Lire, étudier, approfondir le projet de constitution ensemble nous aurait permis de comprendre que pour ceux qui ont acquis l’habitude de vivre avec eux-mêmes, le partage sur les arguments justifiant le oui ou le non aurait traduit l’importance de la pluralité dans toute fabrication politique commune. Au vrai, « «  vivre avec nous-mêmes », ce n’est pas vivre en solitaires. C’est vivre la pluralité. C’est agir en nous appuyant sur nos différences, comme sur d’inestimables richesses, pour construire un monde pluriel, c’est-à-dire un monde vivant et convivial. »

Dans le contexte de la préparation au référendum, nos équipes de travail auraient promu le ‘tiers-jeu’ indispensable à la création démocratique. « Nous faisons l’expérience de ce jeu, quand dans nos contacts avec un groupe donné, nous nous réalisons que « du sens circule entre eux » sans que nous puissions le partager. Il arrive que nous nous sentions menacés dans notre identité si cette étrangeté de l’autre nous met en question. Cette différence nous sommes de « rendre raison » de « qui nous sommes ». La réponse à cette question procède de notre habitude à vivre avec nous-mêmes. Si c’est une habitude ancrée en nous, « nous accepterons autant que faire se peut de « rendre raison » à l’autre de notre différence. Autrement dit, nous participerons à la création d’un « tiers-jeu » entre celui de l’autre et le nôtre. » (p.109). Le « tiers-jeu » permet la construction démocratique. « Car la création « des tiers-jeux » permet de sauvegarder tout à la fois l’extrême diversité de nos pluralités et l’ouverture à l’universel que requiert le souci de l’humain dans chaque humain. C’est donc à fréquenter les barbares, les idiots et les hérétiques et à entrer en dialogue créatif avec eux que consiste le versant social de la pensée de Hannah Arendt, complémentaire de son versant individuel qu’elle caractérisait comme « ce dialogue silencieux de moi à moi-même ». »

Conclusion

Il n’y a pas de démocratie qu’institutionnelle. La démocratie est aussi un mode de penser et d’être avec les autres. Elle s’apprend à l’école du « vivre avec soi-même » dans la pluralité. Elle est la quête d’un peuple décidé à se réappropier l’initiative historique par la discussion critique entre citoyens, par l’invention des tiers-jeux promoteurs de la fraternité et de la convivialité au moyen de la fabrication politique commune. La démocratie n’advient pas au bout de la falsification d’un processus historique où les maîtres du monde, sans un minimum d’effroi, croient toujours savoir ce qui est bien pour les autres en leur dictant, au nom de l’argent, le rythme à imprimer à leurs œuvres. Nous nous engageons sur une voie sans issue en espérant reconstruire la confiance brisée entre nous demain à partir des institutions que nous voulons démocratiques. Nous engager déjà aujourd’hui sur la voie de l’apprentissage en commun en lisant, en étudiant et en approfondissant ensemble (en équipes et/ou associations) des textes proposés à notre libre arbitre nous aiderait à mieux nous connaître, à mieux nous aimer et à mieux nous reconstruire pour une refondation réussie de notre scandale géologique. Nous avons urgemment besoin d’un mouvement d’avancement solidaire. La solidarité se bâtit sur le temps. Elle ne s’improvise pas. C’est peut-être cela que nous peinons à comprendre. La pensée unique aurait dévoré nos cœurs et nos esprits. Quel défi pour les ascètes du provisoire!

J.-P. Mbelu

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Revised: December 24, 2005 .