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Revisiter nos traditions millénaires pour guérir de l’esclavage économiste volontaire 11 janvier 2006 - Nous repartons sur des bases faussées pour refonder notre république. Les axiomes économiques orientant la vie des maîtres du capital ont pris le dessus sur nos valeurs de solidarité, de partage, de l’être-humain-de l’homme. Le nouvel ordre mental dont nous avons besoin pour cette refondation ne se construira pas sur les fausses croyances d’une civilisation travaillant par certains de ses lieux-tenants au triomphe de la pensée unique économiciste. Prenons un exemple. Bon nombre de nos compatriotes estiment, à la suite de nos accompagnateurs transitoires, que les moyens matériels mis à notre disposition par les bienfaiteurs de l’humanité ne suffiront pas pour que les congolais qui ne se sont pas encore fait enrôlés le fassent. Donc, répercutant en écho le discours des fossoyeurs des moyens symboliques et spirituels au profit du dieu argent, ils pensent que 25000.000 est un bon chiffre. Même s’ils n’arrivent pas à dire par rapport à quoi ce chiffre est jugé bon. Donc, au nom du dieu argent, la symbolique de la reconnaissance des congolais entre eux (par l’apprentissage que facilite un débat de fond) comme sujets de leur devenir commun et le travail critique de l’esprit sont sacrifiés. Tout nous vient ficelé d’ailleurs : nous n’avons qu’à reprendre ce que les bradeurs des moyens symboliques et spirituels (appelés abusivement bailleurs de fonds) nous racontent. Nos cœurs et nos esprits sont tellement aveuglés que quand nos fils restés lucides estiment que « aussi paradoxal que cela puisse paraître, le débat tant attendu sur ‘le Nouvel ordre politique’ énoncé par l’Accord de Lusaka n’a pas eu lieu. En effet, confisqué par les experts internationaux invités, on ne sait pas pourquoi par les institutions de la transition, il s’est déroulé en dehors du Parlement tétanisé par les pressions des bailleurs de fonds internationaux, des peuples du Congo dits ethnies et des citoyens tenus dans l’ignorance pour éviter des vagues » (Cfr Le Potentiel du mardi 10/01/06), nous ne les écoutons pas. Le dieu argent règne sur toute l’étendue de nos têtes et de nos cœurs! C’est le triomphe de l’axiome monétaire : « il dit que tout peut se mesurer par l’argent. L’argent est la langue et la norme universelles, le Juge du Jugement dernier. » Il y a toute une philosophie de l’économie que nous avons intérêt à apprendre si nous voulons que l’économicité de nos existences ne se laisse pas dévorer par la mesquinerie de la pensée unique économiciste. Donc, derrière les discours sur les moyens matériels nécessaires à l’organisation de nos élections, c’est toute une fausse philosophie de la vie que nous gobons sans critique. En effet, « dans une authentique philosophie de l’économie, l’existence doit être vue comme constitutivement économique. La condition humaine est une condition économique et l’une des caractéristiques essentielles de toute existence est donc son économicité : l’existence-pour-soi qui se sait existence-avec-d’autres-existences est toujours insérée dans un réseau d’interdépendances. » En d’autres termes, « l’économicité de l’existence est donc une situation existentielle fondamentale. En d’autres termes, l’économicité est un existentiel, c’est-à-dire un mode fondamental sur lequel l’existence se donne aux sujets humains que nous sommes. Il n’en reste pas moins qu’elle peut s’actualiser très spécifiquement dans différents systèmes historiques. » Dans le cas présent, par la malice des « petites mains du capital », c’est notre système historique que nous nions au nom du dieu argent, symbole d’une maladie un peu plus profonde, la thanatophobie. Revisiter nos traditions à partir de l’Occident réfléchi Dans la tête des maîtres du monde, pris dans les filets du dieu argent, il y a une confusion ridicule : la confusion entre avoir et être. Les missionnaires de la démocratie et du développement entretiennent cette confusion, par ignorance ou de manière délibérée en vue d’étendre leur empire. Les esprits faibles se laissent gagner par cet évangile abrutissant, né dans un espace géographique où le consumérisme détruit les cœurs et les esprits. Cet évangile de l’argent veut supplanter toutes les autres cultures et traditions où la valeur de l’homme est d’abord liée à ce qu’il est, à l’approfondissement des voies tracées par ses propres ancêtres, à l’être-humain-de-l’homme. L’un des nôtres définit très bien cet être-humain- de l’homme, bumuntu bua muntu en ces termes : « Biwakula ne Mukenge, wamanya ne udi muakule ne muntu. Mukenge uye muitu, ukuma makanakana ne fiondo; upatuka mumpata mamanye kutula butondo; ulwa pambelu, Mukenge mumanye kusomba ne bantu. » Cette sagesse orientant l’homme vers la nature pour se nourrir et vers le monde humain pour « un vivre- ensemble harmonieux » semble confrontée à une logique mercantiliste où la valeur de l’homme semble se réduire à ce qu’il possède, à ses comptes en banque, à ce qu’il donne aux autres pour en disposer à sa guise. Est-ce le déficit de l’école des blancs ou le produit d’un aveuglement né de l’expansion de l’empire de l’argent et de la concurrence qu’elle engendre? Contrairement aux apparences, l’Occident réfléchi n’épouse pas la manière de voir de ses fils et filles esclaves de l’argent. De plus en plus, des voies se lèvent pour appeler à une thérapeutique de ces fils et filles dévoyés. Les titres de certains ouvrages en disent long. En 2003, un éminent économiste américain (Joseph Stiglitz), spécialiste de la Banque Mondiale écrivait un livre intitulait Quand la capitalisme perd la tête. En 2004, un franco-belge (Raoul Marc Jennar) consultant au parlement européen, intitulait l’une de ses publications, Europe, la trahison des élites. En 2005, une belge (Isabelle Stengers) publiait avec l’un de ses amis La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement. Récemment, un chercheur qualifié du Fonds national belge de la recherche scientifique et professeur à l’Université Catholique de Louvain-La-Neuve vient d’écrire une Critique de l’existence capitaliste. Ce dernier, plaidant pour une éthique existentielle de l’économie estime que ses congénères « petites mains du capital » et autres missionnaires de la démocratie et du développement sont les jouets inconscients des angoisses existentielles dont le déni de la finitude et le désir de l’immortalité. Ce sont des malades dont la soif individuelle du pouvoir et de la domination d’autrui est un des symptômes appelant une thérapeutique éthique. Donc, les missionnaires de la démocratie et du développement sont des malades (qui s’ignorent). Mais pourquoi l’Afrique en général et le Congo en particulier se laissent-elles mener par le bout du nez par des thanatophobes et leurs hommes et femmes liges? Par oubli ou mépris de sa riche tradition rarement revisitée? Par méconnaissance de ce qui nous fait vivre jusqu’à ce jour malgré les pronostics malveillants des médias commis au services des thanatophobes? Une vision idyllique de notre continent nous ferait croire que depuis la nuit des temps, nous avons fait l’option pour l’être et surtout pour l’être-avec. Non. Nous aimions aussi avoir. Certains de nos adages disaient : « Mona thiebe nanku udia bulanda ne bakwenu. » Ou encore, « kwa mukulu kantu, kwa mwakunyi kantu, nanku bulanda bwa disanga. » N’empêche que nous fassions remarquer, ne fût-ce qu’à partir de ces deux adages, que l’avoir (tshiebe, kantu) est orienté vers l’être-avec (le bulanda, la solidarité-fraternité-communion) débarrassé du parasitisme. Ce que l’on possède rend souple la solidarité-fraternité-communion. Cela possibilise le partage (udiadia wapa, buiminyi mbua kashipa matunga); cela peut être un incitant au travail productif (udiadia wapa, kadi wambila badiadia mu mitangu, ne mudimu ngwa kibaka matunga). L’avoir, dans une certaine tradition africaine, n’a jamais été le lieu de la domination et du pouvoir abusif exercé sur les autres. L’oubli et/ou l’abandon de cette riche tradition par l’élite politique et intellectuelle formée à l’école des blancs est lourd des conséquences. Cet oubli et/ou abandon coïncide avec l’expansion de l’empire capitaliste marchand transformant l’économie en violence. « Dans l’économie comme violence, les personnes s’accaparent essentiellement les moyens de colmatage matériel et symbolique en extériorisant les pulsions d’agression et d’emprise et en les organisant socialement sous forme d’entreprises de conquête. » Ne nous y trompons pas. « (…) L’avènement du capitalisme marchand se produit à partir du seuil critique où ceux qui désirent davantage de pouvoir ont les moyens en capital pour embaucher ceux qui, moins assoiffés de pouvoir, n’ont plus assez de capital pour rester indépendants. » De là naît une économie de type particulier transformant la terre, la force de travail et la monnaie en marchandises. Depuis lors, cette économie a ses missionnaires; elle leur permet de faire d’une pierre deux coups : ils réalisent leur mission tout en assouvissant leur soif d’avoir le pouvoir maximal sur autrui. On peut alors comprendre que prêtant l’argent aux pays africains, ils deviennent agressifs quand ils estiment qu’il y a, en dehors des rangs des valets de l’empire des non-conformistes. Cette attitude magique ne s’explique que dans un contexte où le déni de la finitude fait courir derrière les signes de l’infinitude que l’on se croit magiquement capable de partager avec ceux à qui l’on fait subir son pouvoir. C’est une attitude pathologique. En effet, « malgré les apparences, l’empire national ou multinational, le réseau tentaculaire des partenaires et des filiales, ne sont jamais de fin en eux-mêmes. Ils agissent toujours comme les symboles, certes réels et concrets mais néanmoins secondaires, d’une attitude magique, celle qui consiste à nier la finitude de l’avenir et de la mort que cette finitude signale inévitablement. » Le déni de la mort engendre la peur, la thanatophobie, cette maladie dont souffre bon nombre de nos missionnaires de la démocratie et du développement. Elle engendre agressivité, haine des empêcheurs de penser en rond et autres non-conformistes; elle est capable de pires folies : on parle sans écouter; on croit que l’on est le plus beau, le plus intelligent, le plus sage; on engueule tout le monde sur son passage; on court le monde sans arrêt, on croit être partout chez soi et avoir affaire à de petits enfants à mettre au pas. Elle est rebelle à la remise en question. Celle folie trouve son répondant chez les esprits faibles et dépendants; surtout ceux qui estiment que l’autre, missionnaire du dieu argent, est capable de combler leur Désir d’infini. Echapper à l’emprise de l’économie-violence Echapper à l’emprise de l’économie-violence demande que nous revenions à notre héritage culturel pour l’approfondir. Nos ancêtres savaient que « kupa nkuteka, nansha mupe kapumbe; ou encore kupa nkukudika, dinga utakutulula »; donner, prêter, signifiait épargner et non exploiter ou encore se servir du don pour dominer. L’autre, même le nain (kapumbe méritait du respect en tant que l’homme-d’autrui (muntu wa mbende). L’économie du don et du contre-don était le lieu d’une solidarité désintéressée dans un contexte où les biens de ce monde appartenaient d’abord à Sanga Mweyemena. Ils étaient relativisés. Nos ancêtres disaient : « Shiya bintu ngwa kala; nyisu wafwa washiya nyoko; nyoko wafwa washiya bibia, bibia balwa kubiangata kudi badidi. » Convaincus que les biens de ce monde sont éphémères et passagers, ils étaient d’avis que la solidarité-amitié vaut plus que l’argent (bulanda mbuimpe mbutambe mfwalanga). La troisième république devra réapprendre à nos enfants cette éthique vitale; elle devra l’inscrire à leurs programmes de cours pour qu’eux au moins échappent aux filets des adorateurs du dieu argent, ces malades de la thanatophobie. Nos collectifs d’auto-support peuvent y puiser pour faire échec à ceux qui vivent de la concurrence et de la compétitivité au point de faire d’autrui un ennemi à abattre ou à soumettre. Echapper à l’emprise de l’économie-violence demande que nous sachions ce qui, en nous, permet que nous devenions des esclaves volontaires et/ou involontaires des maîtres du monde. En tant qu’humain, nous partons en nous le Désir de l’infini. L’illusion dans laquelle les « petites mains du capital » nous entraînes, au Nord comme au Sud, est que cette béance peut se satisfaire du règne du dieu argent. Ce qui est faux. Tant que perdure cette fausse croyance, nous léchons les plus sales bottes pour avoir les « makoki » réduits à l’argent. Hier, nos ancêtres répondaient à ce Désir en organisant la vie sous le triple registre matériel, symbolique et spirituel. Aujourd’hui encore, beaucoup de nos congénères trouvent la paix du cœur en puisant au quotidien dans les registres symboliques et spirituels. La dédramatisation de la vie menée sans compte en banque mais vécue dans les rires et l’humour fait leur force. L’approfondissement de ces deux registres et l’assainissement du premier (le matériel) reste indispensable. La tentation devient de plus en plus grande, dans les églises de réveil, de subordonner les deux registres essentiels (symbolique et spirituel) au premier. Nos églises, nos associations et nos autres collectifs d’auto-support doivent offrir à leurs membres de moyens spirituels suffisants pour un bonheur où le matériel n’est pas le maître mot. Sans faire l’apologie de la misère, il n’est pas mal que nous puissions revenir de temps en temps sur des faits (parlant d’eux-mêmes) que nous ne méditons pas suffisamment. Prenons deux exemples. Dans nos villages, nos pères et mères, dès qu’ils ont leurs champs, leurs petits élevages, leurs enfants et petits-enfants ainsi que « leurs relations », leur bonheur est assuré. A cette heure des ajustements structurels, vous en trouverez encore dans nos villages qui, avant de passer de ce monde à celui des ancêtres, confessent qu’ils partent heureux. Ils laissent enfants et petits-enfants, poules et chèvres, etc. Nos votes sont souvent qualifiées de tribales ou d’ethniques parce qu’elles sont faites d’abord en fonction des nôtres. Il arrive que nous disions : « ni mmubi ngwetu. » Même si par ailleurs nous rectifions le tir en ajoutant « batu baya kwa ba mwanda kabatu baya kwa ba wetu »; ces votes dites tribales et ethniques disent la nécessité qu’il y a à nous gérer à partir de petites entités où tout le monde connaît tout le monde. Là, le fautif peut être repris et corrigé (en public) comme l’atteste ce proverbe : tshikuyi tutshikulule musenga, mwena tshilema tumubelele mu bantu. Les moyens spirituels dont il est question ici ne sont pas à confondre avec les seuls moyens religieux. Nous pensons à tous ces moyens qui affinent l’esprit humain (y compris les religieux) pour l’aider à comprendre où se trouvent le vrai bonheur. Nos ancêtres ont privilégié la reproduction biologique et le buwetu (la solidarité-amitié-fraternité) avec les vivants et les morts. Les tsunamis mondialistes n’ont pas emporté l’Afrique féconde et relationnelle. Certains de ces enfants ont péri dans les guerres fomentées par les malades de la thanatophobie et leurs hommes et femmes liges. D’autres ont survécu sur place en Afrique et continuent à faire sa fierté en luttant contre l’économie-violence. D’autres encore l’ont aidé à tenir le coup en lui partageant le butin de l’empire. Les agences de transfert d’argent du Nord au Sud et du Sud au Nord peuvent en témoigner. En effet, « kulela mkwabanya mesu. » La relativisation des biens de ce monde au profit de la reproduction biologique et relationnelle a été, entre les mains de l’Afrique, une arme efficace contre les réductionnistes matérialistes. Il y a là tout un trésor à exploiter. Conclusion La thanatophobie est la grande et la grave maladie dont souffrent toutes « les petites mains du capital » au Nord comme au Sud. Elles sont tellement malades que leur engagement dans la grande mission de la bonne nouvelle ressemble à une croisade contre les empêcheurs de penser en rond. Or en attendant qu’elles reviennent de leur folie, il n’y a de meilleur antidote contre leur fétichisation de l’avoir qu’une action concertée fondée sur nos traditions revisitées. Les esprits faibles succombent au piège des thanatophobes et de l’extension de leur empire. C’est symptomatique qu’elles s’épanouissent dans la compagnie des hommes et femmes liges dont le niveau d’études et de remise en question est en dessous de la moyenne. Du moment que ces derniers savent leur livrer sur un plateau fait d’argent les pseudo-intellectuels mangeurs des miettes, elles en font leurs partenaires privilégiés aux dépens de toute la rhétorique sur la force du débat d’idées et de la démocratie. L’une des grandes tentations de l’heure, au moment où le Congo se prépare à l’un des plus grands rendez-vous de son histoire, est de faire le jeu des malades de la thanatophobie et autres missionnaires de la démocratie et du développement. Il est déjà encourageant d’apprendre que des alliances se créent chez nous en vue des élections. Il serait aussi mieux que nous tirions parti des critiques que nous formulons souvent à l’endroit de la politique que mènent les maîtres du monde : ils divisent pour mieux régner. Forts de cette conviction, il serait peut-être urgent de tracer un cercle qu’ils ne doivent pas franchir : le cercle de la solidarité-fraternité-amitié. Le Congo nous appartient en priorité. Quand eux se préparent aux grands rendez-vous leur histoire, personne ne va leur dire ce qu’ils ont à faire. Les traiter comme malades nous aiderait à nous moquer de leurs engueulades en nous organisant en sous-main. D’où, il nous serait important de comprendre qu’aller aux élections en dialoguant entre nous, en engageant un dialogue de fond sur le nouvel ordre politique à instaurer au Congo n’est pas contradictoire. L’homme-africain vit de la reconnaissance que lui procure la parole partagée, (le diyi dimpe), créatrice de l’amitié-fraternité. Il vit de la nourriture spirituelle qu’il puise dans ses traditions millénaires revisitées. Copier ailleurs sans remise en question, sans le moindre doute, c’est se précipiter sur les nids des vipères. Battons-nous contre ses malades en sachant que l’Occident réfléchi s’en occupe; il cherche à mettre sur pied les meilleures thérapeutiques pour sauver ces fils et filles perdus du refus de leur finitude. Rejoignons-le dans cette noble lutte à partir de chez nous. J.-P. Mbelu |
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Revised: January 17, 2006
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