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Kabila devant les députés et sénateurs : relecture du discours d'un pompier-pyromane

09 décembre  2007 - Joseph Kabila a cru avoir assumé un devoir constitutionnel en s'adressant aux députés et sénateurs congolais réunis en congrès, le 6 décembre 2007. Une lecture lente et réfléchie de ce monologue révolte, et cela, à chaque paragraphe. Déjà, le deuxième paragraphe de ce texte, très bien écrit, ne signifie rien par rapport à la réalité de la gestion du pouvoir kabiliste depuis plus de cinq ans. " Constitutionnel, le rendez-vous de ce jour est aussi une première dans notre histoire. Il s'agit d'un moment privilégié, dit "le raïs", voulu par le constituant, pour témoigner de l'émergence d'une nouvelle culture politique dans notre pays. Une culture sublimée par une vision partagée du Congo que nous voulons pour nos enfants et petits-enfants, entretenue grâce au dialogue permanent entre gouvernants et gouvernés, et fondée sur les principes de la transparence dans la gestion et l'évaluation, régulière et sans complaisance, du chemin parcouru dans la réalisation intemporel de bâtir un Congo toujours plus beau." Ce monologue ressemble à un tissu des doctrines des bonnes intentions destiné à tourner les rares naïfs d'entre nous en bourriques, pour la énième fois.

A moins que le paragraphe relu ait été transcrit avec une faute, Joseph Kabila place le projet de bâtir un Congo toujours plus beau en dehors du temps historique. Il est possible que le sens du mot "intemporel" (qu'il utilise) nous échappe. Il se pourrait qu'en parlant "du chemin parcouru dans la réalisation du projet intemporel de bâtir un Congo toujours plus beau", Joseph veuille dire que ce projet est "éternel". Cela justifierait le gaspillage de la première année de son règne (en attendant que les Chinois viennent réaliser ses chantiers). Cela peut aussi signifier qu'il situe ce projet dans une représentation imaginaire, hors du temps et indépendante des réalisations marquées par le poids de l'histoire. Cela expliquerait le caractère éthéré de son discours de pompier-pyromane.

De toutes les façons, qu'il le veuille ou pas, Joseph Kabila vient de reprendre rendez-vous avec l'histoire (?) en nous fournissant un texte sur lequel nous ne cesserons de revenir. D'expérience, il sait que nous n'avons oublié ni "je déclare la fin de la récréation" ni "les portes des prisons seront grandement ouvertes". Dans notre division de travail, ces textes confrontés aux faits nous servirons dans l'évaluation commune de la chose publique. Nos résistants devront s'en servir pour lutter contre "le cancer congolais" : la peur d'être vrai avec soi, avec les autres et avec les martyrs de notre lutte idéaliste d'autodétermination. Maintenant qu'il est aussi "premier ministre", le ramener régulièrement à la réalité de ses dérapages et des occasions gaspillées de dialoguer et d'évaluer la marche commune en commun serait le devoir partagé des ascètes congolais du provisoire. Où qu'ils se retrouvent.

Le témoignage ante

Le témoignage du "raïs" est-il ante ou post "la nouvelle culture"? A partir de quel moment de notre marche commune a-t-elle émergé? De toutes les façons, les témoignages historiques de notre marche commune ne sont pas riches en exemples de dialogue interne entre acteurs politiques, en gestion transparente, en moments d'évaluation réguliers et sans complaisance de la gestion de la chose publique. Les moments-clés de la transition exigeant le dialogue interne entre acteurs politiques ont été assimilés à "une perte de temps en conciliabules sans importance". A ces moments-là, sous l'instigation des parrains occidentaux, "le raïs" avait boudé toutes les tentatives de renouer avec plusieurs luttants congolais. Les marches de protestation de nos populations contre un ordre politique injuste ont été étouffées dans le sang. A l'issue précipitée de la transition, l'appel à une évaluation sans complaisance de la marche transitoire a été boudé par les nouveaux prédateurs. Les rapports établis sur la gestion de la chose commune n'ont jamais été examinés avec le sérieux requis. Plusieurs d'entre nous réclament encore jusqu'à ce jour l'examen du rapport de la Commission Lutundula. Le rapport de la Cour des Comptes et celui de la Commission Bakandeja n'ont produit aucun effet. Les ministres dégommés pour mauvaise gestion n'ont jamais été traduits ni entendus en justice. L'un d'entre eux vient de retourner aux affaires au sein du gouvernement Gizenga II avec la bénédiction du "raïs". Les critiques formulées par l'ex-vice président Jean-Pierre Bemba sur la gestion hasardeuse de la guerre à l'Est de notre pays lui ont valu plus de deux tentatives de mort, un exil forcé et ont valu aux kinois de son obédience la mort et la prison. Le dernier rapport de la mission de l'ONU peut éclairer les navigateurs à vue congolais sur ces questions. Plusieurs radios communautaires, lieux d'expression assez libres de nos populations ont été fermées, les émissions à téléphones ouverts interdits; et les journalistes essayant de contredire les ministres à l'occasion des rares débats auxquels ils participent sont soit massacrés soit bastonnés impunément par leurs excellences. Tous les contrats conclus pour l'exploitation de nos ressources du sol et du sous-sol sont léonins. La plupart des gouvernants d'hier et d'aujourd'hui sont actionnaires dans les entreprises prédatrices signataires de ces contrats. Les tentatives de leur revisitation n'ont pas abouti. Ou quand elles ont abouti, elles ont été couvertes du sceau de la confidentialité. Ceux et celles d'entre nous qui ont lu le rapport Ducan et Allen savent ce dont il est question. L'examen des questions liées au dépeçage de notre pays s'est souvent fait à huis clos. Nos hydrocarbures sont exploités par l'Angola dans une zone commune que les excellences ont mis du temps à identifier. Bref, notre passé commun n'est pas riche en exemples d'un effort déployé de la part de Joseph Kabila et les gouvernements congolais pour un dialogue permanent, une gestion et une évaluation transparente et sans complaisance de notre res publica.

Le témoignage post

Une post "nouvelle culture" fondée sur les valeurs du dialogue, de la transparence, de l'évaluation vraie et sans complaisance de notre res publica sera une entreprise impossible avec les acteurs politiques actuels, Joseph Kabila y compris. Cela pour des raisons très simples, souvent ressassées. Ces acteurs politiques doivent leur vie et leur survie aux antivaleurs. A quelques exceptions près, ils sont tous concernés par les sales coups faits à nos populations. Il suffit de créer une Cour Pénale Internationale sur le Congo (à l'écoute de nos populations) disposée à passer au peigne fin les tueries, les massacres, les exécutions sommaires et extra-judiciaires, les crimes de guerre, les crimes économiques et contre humanité commis depuis 1996 pour que la majorité des hommes et des femmes au pouvoir à Kinshasa se retrouvent en prison. Ils le savent. Ainsi initient-ils des commissions de travail sur les différentes matières de la gestion de notre pays et n'en mettent jamais les rapports sur la place publique. Ils ont créé des réseaux maffieux d'affaires et d'occupation à telle enseigne qu'ils jouissent de "la couverture" des institutions internationales supposées neutres. (Une prochaine étude sur le rapport confidentiel de la mission de l'ONU sur les événements du 22 et 23 mars 2007 mettra davantage de lumière sur cette question.) Pendant longtemps, "le raïs", craignant d'être battu argumentativement, risque de nommer dialogue ses monologues (sans répondant au Parlement), ses échanges avec les journalistes triés dans "le camp coupagiste" et évaluation transparente et sans complaisance de la gestion de la chose commune les auto-évaluations des "majorités manducrates des applaudisseurs". Donc, ce deuxième paragraphe du discours de Joseph Kabila est à classer parmi les doctrines des bonnes intentions destinées à la consommation extérieure et à endormir nos populations pour donner aux réseaux maffieux décidés à en finir avec "la race des BMV", le temps d'affûter leurs armes. Et "le raïs congolais" a fait exprès de relancer l'option de la guerre avant le 6 décembre.

La reprise de la guerre, contrairement à ce qu'il affirme dans son discours n'est pas de rétablir la sécurité à l'Est du pays. Il veut continuer l'entretien de son image d'artisan de la paix tout en sachant qu'avec ses 20.000 militaires, il n'en viendra jamais à bout des 4000 nkundistes. D'ailleurs certains compatriotes de l'Est affirmeraient qu'une infiltration des Rwandais au Congo se préparerait à partir de nos frontières avec le Burundi et que "les amis" de Nkunda et de Kabila ne seront en paix que s'ils ont tout le Kivu. Et puis, il n'y aura jamais de paix à l'Est tant que Kagame sera au pouvoir au Rwanda. L'actuelle guerre vise l'entretien de la peur, de la fatigue psychologique et de la mort dans nos populations civiles. Elle la conduirait, essoufflée, à avaliser, un jour, autour d'une table, "les accords de Lemera". Elle servira de justification au manque de justice distributive. L'effort de guerre exigé à nos populations les poussera à soutenir aveuglement "le raïs" et ses cinq chantiers pendant que leurs excellences et leurs honorables seront gracieusement payés. Ceci n'est pas une exception pour le Congo de Joseph Kabila. Les sceptiques peuvent prendre n'importe quel "Etat manqué" et l'analyser. Ils se rendront compte que dans ces Etats les populations n'ont jamais été la prunelle des yeux des gouvernants. Les doctrines des bonnes intentions que les gouvernants débitent et les institutions extérieurement démocratiques dont ils se prévalent cachent les idéologies thanatophiles qu'ils véhiculent et le déficit démocratique interne marquant profondément ces institutions. Un sens aigu d'une mémoire historique entretenue et fondée sur les faits nous a appris à ne plus nous leurrer sur Joseph Kabila et "ses amis". Si nous ne les mettons pas hors d'état d'agir pour nous nuire, ils ne nous mèneront qu'au suicide collectif. Que nous soyons qualifiés de "négativistes", cela ne nous importe peu! Notre souhait est que nos populations soutiennent la lutte de la résistance en se disant les unes aux autres : "Il arrive un moment où les gens comprennent la structure du pouvoir et de domination et décident de faire quelque chose. C'est ainsi que se sont produits tous les changements dans l'histoire. (…) Nous avons tous le pouvoir de le faire." (N. CHOMSKY, La doctrine des bonnes intentions, Paris, Fayard, 2005, p.171) Une confiance courageuse et persévérante est indispensable à cette lutte.

J.-P. Mbelu

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Revised: December 11, 2007