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Certains médias congolais se trompent souvent de cible

17 janvier 2006 - « On parle des intérêts des Etats-Unis au Congo, quand est-ce qu’on parlera des intérêts du Congo aux Etats-Unis? » s'était demandé un jour Laurent-Désiré KABILA. A la lecture de la Une de la plupart de nos journaux et des titres mis en exergue, il y a quelque chose qui fait un peu tiquer. On trouve facilement les titres du genre : Les Etats-Unis disent non à la réouverture des bureaux…, Le Commissaire européen au développement est formel, L’ambassadeur français au Congo signe et persiste, etc. Une analyse froide et réfléchie de ces titres et une lecture attentive du contenu de ces articles mettent à nu un travail pscittaciste dont le but inavoué serait de contribuer au lavage de cerveau de ceux qui ne croient plus à l’expansion de l’ordre néocolonial et aux autres empêcheurs de penser en rond. Ces médias, de l’une ou de l’autre façon, participent de la colonisation des esprits chez nous. Ils perpétuent l’idée fausse selon laquelle les rapports de force nous sont défavorables. Il y a là un anachronisme trahissant l’incapacité de beaucoup de nos journaux de suivre la marche réelle du monde. Dans cet ordre d’idées, on comprendra que quand ils parlent de réalisme en politique, ils fassent allusion à leur contribution à la perpétuation de l’acceptation de la domination impérialiste sous laquelle notre continent a été tenu pendant la période de la guerre froide et que les maîtres du monde, par « les petites mains du capital » interposées, tiennent à nous imposer malgré la chute du mur de Berlin, la tragédie du 11 septembre 2001 et l’avènement du courant altermondialiste. Donc, nos médias, à quelques exceptions près, sont anachroniques et participent de l’incapacitation des cœurs et des esprits dans la lutte contre l’impérialisme. Pourquoi?

La culture de base

Dans un pays où l’apprentissage, l’instruction et l’éducation dignes de ce nom ont fait défaut pendant plus de trente ans, il serait illusoire de croire que ses fils et filles déploient des miracles, sortent facilement des sentiers battus. Le pscittacisme règne sur les cœurs et les esprits. On répète à longueur des journées qu’il y a de grandes puissances sans prendre en compte leur vulnérabilité et les difficultés auxquelles elles sont confrontées. Il arrive par exemple que par ignorance, on ne sache pas que les Etats-Unis sont l’un des pays les plus endettés du monde, que la Belgique a actuellement 15 % de ses fils et filles qui vivent en dessous du seuil de pauvreté et que la France a maille à partir avec ses 18-24 ans frappés de plein fouet par le chômage et que sa dette intérieure se chiffre à plusieurs millions d’euros. Etre lucide et connaître ces choses élémentaires serait bénéfique pour la plupart de nos amoureux de la plume. Cela les rendraient un peu plus critiques. Ils se poseraient des questions du genre : « Comment ces pays qui n’arrivent pas à répondre à leurs questions de salaires décents, d’emplois et d’éducation pour tous peuvent prétendre nous aider, nous, la race autrefois placée en marge de l’histoire? »

La lucidité et l’esprit critique s’acquièrent : une bonne culture de base est indispensable. Elle permet d’être au courant des véritables enjeux présidant à la course derrière le temps dans laquelle les maîtres du capital nous engagent sans nous accorder la latitude de les questionner sur leurs véritables intentions. Une bonne culture de base aiderait nos amoureux de la plume à s’interroger sur ce qu’ils voient à la télévision : la place accordée, souvent en appendice, à désinformation sur l’Afrique dans les médias dits internationaux. Il y a là une imposture à laquelle participe nos journaux quand ils reprennent en écho ces médias. Il leur manque une grille de lecture et d’analyse intégrant l’ensemble des acteurs et facteurs qui déterminent le jeu politico-économique où nous entraînent « les petites mains du capital. »

Faute de cursus scolaire et universitaire convenable, il est souhaitable que nos journalistes apprennent à devenir des autodidactes. Encore faudrait-il qu’ils apprennent à frapper à de bonnes portes! Aujourd’hui, le Congo comptent parmi ses fils et filles, une élite intellectuelle dont les écrits peut jeter suffisamment de lumière sur la quête de la libération de la liberté chez nous. Ngandu Nkashama, Elikya Mbokolo, Mudimbe, Ngoma Binda, Auguste Mampuya, Bilolo Mubabinge, Ndaywel, Mwayila Tshiyembe, Kä Mana, -pour ne citer qu’eux- sont des noms universellement connus dans l’univers du savoir. Nos compatriotes africains tels que Jean-Marc Ela, Fabien Eboussi Boulaga, Aminata Traoré contribuent, par les écrits, au nouvel ordre mental dont l’Afrique a besoin pour s’émanciper du joug néocolonial et se nourrir spirituellement. Les consulter, les lire, les relire, les critiquer est un exercice pouvant contribuer à une approche avertie de grandes questions de l’heure.

Il est aussi important de savoir que depuis toujours nos villages (et villes) demeurent des écoles que nous ne fréquentons pas assez. Ils regorgent d’hommes et de femmes dont la sagesse servir de fer de lance pour la reconstruction de notre scandale géologique. La discrimination élitaire disqualifiant ces bibliothèques vivantes doit avoir quelque chose avec les dérapages que nous connaissons au niveau des nos lectures et analyses politico-économiques et socio-culturelles. Nos références sont beaucoup plus belges, françaises et américaines que baluba, mongo, yaka ou tshokwe. C’est une déformation intellectuelle.

Il est du devoir de nos amoureux de la plume comme de l’élite intellectuelle congolaise en général d’apprendre à « participer à des groupes expérimentant les situations et les contraintes qui suscitent la possibilité de penser et de créer ensemble »; cela à tous les échelons de notre communauté. Exploiter la possibilité de penser et de créer ensemble est un préalable indispensable à la décolonisation des esprits et permet de participer à l’ordre du monde sur des bases autres que celles de la subordination et de la simulation. Cela permet de résister à l’ordre néocolonial et d’ouvrir l’avenir à un autre monde possible

Les médias congolais font comme si

Certains médias congolais, dans leur anachronisme, font comme si la lutte devant les mobiliser n’était pas celle menée contre le néocolonialisme. Souvent, ils se trompent de cible en prenant parti pour les missionnaires de la démocratie et du développement, « petites mains du capital ». Ils se limitent ainsi au reportage et au colportage. Rares sont les médias congolais qui se livrent aux enquêtes de fond, aux analyses politiques, économiques et sociales éclairées et éclairant. Beaucoup de nos médias ont opté pour le « magister dixit », c’est-à-dire le principe de la soumission au discours débité par le maître, surtout s’il finance l'organe.

Dans un pays comme le nôtre, il aurait été souhaitable que nos amoureux de la plume accordent un large espace au déchiffrement des rouages du discours néocolonial et aux subterfuges qu’il utilise pour coloniser nos cœurs et nos esprits. Décrier l’hypocrisie et le mensonge des maîtres du monde et inventer des mécanismes de résistance à partager avec de notre peuple et s’accrocher à la lecture éclairée de la marche du monde sans complaisance sont des tâches beaucoup plus urgentes que les communiqués de presse des fossoyeurs des moyens symboliques et spirituels de notre peuple. Revenir sur certaines questions, les poser et les reposer, ne pas perdre le double jeu desdites grandes puissances devrait être la priorité des priorités de nos journaux jusqu’au jour où nous jouirons d’un peu plus de marge de liberté et de souveraineté. Pourquoi devons-nous abandonner aux autres nos questions essentielles telle celle que pose la congressiste américaine Cynthia McKinney. Cette envoyée spéciale de Bill Clinton en Afrique, contrairement à la plupart de nos amoureux de la plume, « ne comprend pas pourquoi le Tribunal Pénal International refuse d’enquêter l’attentat alors qu’il est reconnu par l’Onu comme l’événement déclencheur des massacres. Je ne comprends pas, dit-elle, pourquoi les pays occidentaux et les Etats-Unis en particulier laisse faire Kagame en RDC. Je ne comprends pas ce silence de la communauté internationale à l’égard de crimes abominables perpétrés par Kagame et ses hommes. (…) Comment peut-on prétendre juger des criminels hutu alors que Paul Kagame et des éléments de l’APR qui ont abattu l’avion et assassinés des milliers de hutu ainsi que des Tutsi, des Espagnols et des Congolais sont libres? » (cfr Afrique- Education du 01 au 31 janvier 2006).

Pendant qu’ailleurs ces questions sérieuses sont posées, nos amoureux de la plume croient que Kagame a changé d’avis sur son allié du RCD et que la dite communauté internationale consent des sacrifices pour que le Congo aille aux élections libres, démocratiques et transparentes! Les médias congolais font comme si la crise congolaise n’avait plus rien à avoir avec la tragédie des Grands lacs et la mise hors d’état de nuire de Kagame et ses hommes et femmes liges ayant pénétré les institutions politiques, économiques et sociales du Congo….

Conclusion

La navigation à vue semble caractériser nos institutions politiques et économiques de la transition ainsi que certains de nos médias. La tendance à banaliser les questions capitales ayant marqué la tragédie des Grands Lacs au nom des élections pour faire plaisir aux maîtres du monde soufflant le chaut et le froid est un danger pour l’avenir de notre pays. Si acquérir suffisamment de culture de base reste un préalable indispensable aux amoureux de la plume, il est aussi un défi pour l’élite congolaise. Elle a le devoir de devenir lucide et de promouvoir un travail de penser et de création en commun. Un recours fréquent aux travaux de notre crème intellectuelle et à nos communautés de base peut nous aider à défaire, comme à tâtons, les chaînes du néocolonialisme brisant furtivement nos cœurs et nos esprits. Donc, faire comme si notre lutte actuelle n’était pas celle à livrer contre le nouveau désordre mondial (en nous et autour de nous), c’est nous tromper de cible. Le discours hypocrite et mensonger des « petites mains » du capital ne nous est d’aucun secours. Il n’est que du bluff.

J.-P. Mbelu

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"Je n'ai pas peur de la méchanceté des méchants, mais du silence des gens honnêtes". (Martin Luther King)

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Revised: January 21, 2006 .