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Quand les enseignants deviennent les acteurs de leur devenir en commun 12 octobre 2005 - Les délégués syndicaux (Jean Bosco Puna et Jean-Pierre Kimbuya) chargés de rendre compte des négociations entreprises entre le monde enseignant et les gouvernants provisoires ont été pris à parti, le 3 octobre, par les enseignants. Ils ont dû revenir sur la décision de la levée du mot d’ordre de la grève initiée par les enseignants réclamant le respect du barème salarial de Mbudi. Sans rentrer dans les dédales des détails de l’événement, nous voulons le penser et en tirer des leçons pour notre devenir en commun : il nous semble être riche en enseignements pour la libération de la liberté chez nous. Lu entre les lignes, il nous apprend comment peut fonctionner ‘un collectif d’auto-support enseignant’, c’est-à-dire, ce groupe où ‘les usagers’ de l’enseignement ne comptant que sur leur capacité de s’occuper eux-mêmes de leur sort transforment leur situation de victimes de la prédatocratie étatique en un moment de remise en question des promesses non tenues et refusent d’être pris « pour des imbéciles » en renégociant un salaire digne. Habitués à naviguer à vue, nous risquons de classer l’événement du lundi 3 octobre à Notre-dame de Linguala dans les faits divers, sans aucune incidence sur notre devenir en commun. Cette petite étude a comme ambition de nous garder de la dérive amnésique. I. De la violence à l’ovation Quand nous émettons nos jugements communautarisants sur les congolais, nous avons tendance à soutenir que tous sont aveugles et sourds, qu’ils ont un imaginaire tellement violé qu’ils sont devenus incapables de penser, de créer, d’imaginer un avenir autre que celui que leur imposent les « petites mains du capital » et leurs relais locaux. Le 3 octobre à Linguala, les ‘usagers de l’enseignement’ ont décidé de ne pas être indifférents aux moyens grâce auxquels leurs exigences seront satisfaites. Le Soft en témoigne lorsque, reprenant les propos d’un enseignant à Puna, il note : « Vous voulez nous piéger. Nous vous faisons confiance. Vous devez tenir notre langage et porter nos revendications partout où vous allez. C’est l’application de l’Accord de Mbudi. » Ces ‘usagers de l’enseignement’ ont su remettre en question le compte rendu de la rencontre de leurs délégués syndicaux avec le chef de l’Etat et les ont forcés, séance tenante, à rédiger une déclaration tenant compte des desiderata de l’assemblée enseignante. Ceci a entraîné un changement d’attitude dans le chef des enseignants. De cris hostiles de ‘toyebi ndako okozua’ et du ballet des chaises volantes en direction de Puna, ils sont passés à l’ovation, les mêmes enseignants l’escortant jusqu’à la porte de sortie. Passer de la violence à l’ovation aurait été un processus possibilisant tout un apprentissage. Les délégués syndicaux auraient appris, à leurs dépens, que leurs collègues enseignants sont hostiles à la manipulation, à la corruption et veulent que ceux à qui ils font confiance la méritent en essayant de « porter leurs revendications partout où ils vont ». Ils auraient aussi appris que la bonne volonté des dirigeants provisoires du Congo ne peut plus servir d’excuse aux promesses non tenues. Ce sont des faits qu’on leur exige et le respect de la parole donnée. Ces délégués syndicaux auraient aussi appris que le fait de rendre compte conforte la confiance des représentés et que la violence subie peut ne pas conduire à la mort si sa spirale est interrompue par une démarche réconciliatrice où le pardon et la réparation des torts commis interviennent. II. Aller au-delà de Mbudi C’est déjà une bonne chose que les enseignants exigent de leurs représentants le respect et de la parole donnée et de leur propre voix, le compte rendu sur les négociations engagées en leur nom et une grande capacité de résistance face à la manipulation et à la corruption. Mais est-ce suffisant? Est-il possible d’avoir un salaire décent dans un pays placé sous les fourches caudines de la Banque Mondiale et du Fonds monétaire International? Pouvons-nous citer trois pays africains victimes des politiques d’ajustements structurels des Institutions Financières Internationales et promoteurs d’une éducation, des soins de santé et des emplois sains? A moins qu’elles aient changé récemment leur façon de faire, les politiques d’ajustements structurels entretenues par ‘les petites mains du capital’ ont un grand ennemi : le social. C’est-à-dire (entres autres) l’éducation, la santé et l’emploi. Ces politiques sont contre-productives. Dans maints pays du Sud, elles soutiennent la croissance économique et le paiement de la dette extérieure au grand dam du social. Ces politiques néo-libérales ne font pas de victimes que chez nous. Le non français et hollandais au traité de constitution européenne était une réponse à cette contreproductivité des politiques suicidaires pour les petits. Promouvoir pour les petits l’accès à l’enseignement de qualité, aux emplois dignes de ce nom, à des soins de santé convenables, c’est scier la branche sur laquelle le néolibéralisme est assis; c’est-à-dire, rendre ces petits et les autres victimes de ce système sorcier capables de lui résister. L’abrutissement, la prédatocratie et l’imbecilisation sont ses armes de prédilection; elles contribuent à sa pérennisation de ce système et sont préférables, pour les maîtres du capital, à la récréation de la puissance de penser et d’agir là où n’existent jusque-là que des victimes. Inventer, imaginer, créer des recettes qui repolitisent comme celles du 03 octobre finira par rendre ‘les usagers’ de différents biens et services locaux capables d’empêcher leurs représentants de tourner en rond. Il s’agit de la création et de la re-création politique. En effet, « la création politique, le peuple des relayeurs, appelle une culture des recettes, inassimilables à des théories. Des recettes qui pourraient bien être ce qu’un groupe qui expérimente devrait se rendre capable de raconter, sur un mode pragmatique, intéressé tant par les succès que par les échecs, afin qu’elles catalysent les imaginations et fabriquent une expérience « de milieu » qui évite que chaque nouveau groupe ait à « tout réinventer ». » Disons qu’au-delà du salaire décent, il y la question de l’accès aux pratiques de ‘désenvoûtement’ que « les petites mains » voudraient fermer aux fils et filles de notre peuple. Tenter une réponse à cette question exige que ces fils et filles s’engagent dans « un processus qui demandent à ses protagonistes non de s’exprimer, mais de devenir capables d’être obligés à penser par la situation et pour le situation » afin de fabriquer des réponses locales aux questions locales au sein des collectifs d’auto-support connectés à d’autres (de chez nous et d’ailleurs). Sur ce point, le lundi 3 octobre est une date qui mérite d’être notée en lettres d’or dans les annales des ‘usagers de l’enseignement’ et de celles de leurs compères de bien d’autres services. Certes, bien que l’événement du 03 octobre ne soit pas reproductible, « il est possible d’explorer les possibilités de l’amener à se répéter. » Ici, il est peut-être important de revisiter la notion de citoyen et de lui préférer celle d’usager dans la mesure où cette dernière tente d’échapper aux emprises de l’illusion étatique et met les « faibles », « les vaincus » et les autres exclus au défi de se motiver, de se responsabiliser et de s’activer. III. Les collectifs d’auto-support et le déficit étatique Contrairement à une certaine philosophie politique fustigeant le laisser-faire de l’état en matière de régulation du marché néo-libéral, celui-ci (dans plusieurs pays) continue l’élaboration des lois favorisant les marchés des trans et multinationales. Le support qu’il offre au social souffre de son déficit face aux décisions de ces vampires mondialistes. Celles-ci excèdent la capacité de contrôle des états-nations et/ou s’en servent pour mondialiser le marché compétitif des biens et services; même pour les pays émergeant. Dans ce contexte, résister contre ce système sorcier appelle une autre façon de penser. Sur ce point, les mouvements des usagers présentent une expérience beaucoup plus riche que ceux des citoyens. « Il semble que lorsque des usagers, aux intérêts potentiellement conflictuels, sont réunis sur un mode où il ne s’agit pas d’arbitrer, de permettre et d’interdire, mais d’envisager ensemble ce dont ils dépendent tous sur des modes différents, ils soient alors capables de créer, concrètement, parce qu’ils cessent d’être des quiconques, les moyens de discerner entre usage et abus, entre manière de faire et droit de faire. Et cela parce qu’ils pensent non comme citoyens, - un homme, une voix -, mais à partir de ce qui les attache et les oblige à entrer en commerce les uns avec les autres. » En effet, « les calculemus usagers ne sont intéressants qu’à être décrits dans la particularité de leurs réussites, mais celles-ci sont susceptibles de donner des idées, d’aider à résister aux « Il faut bien » qui fondent toujours l’hypothèse d’individus incapables de penser les uns par les autres. Et surtout de résister aux séductions de la garantie. » Donc, dans un contexte où le déficit étatique est avéré, créer, imaginer, inventer des collectifs d’auto-support peut être salutaire pour le devenir en commun dans la mesure où ils favorisent la capacité des individus de penser les uns par les autres (localement et internationalement). L’événement du 03 octobre illustre à suffisance cela. Les acteurs impliqués dans cet événement ont appris les uns par les autres jusqu’au point de réajuster le tir en écrivant une autre déclaration. La police appelée à la rescousse des délégués syndicaux a appris que face à certaines revendications des ‘usagers’, il est préférable de se tenir à l’écart. Les actions des acteurs locaux ont été relayées par d’autres acteurs. A Paris et à Bruxelles, les manifestations ont été organisées pour soutenir les revendications salariales des enseignants congolais. Conclusion Supposons que les différents ‘usagers’ des biens et services congolais (le transport, l’hôpital, l’université, le village, du quartier, etc.) se motivent et s’activent, localement, par petits groupes aux intérêts convergents et/ou divergents, à partir des situations concrètes connues, analysées et expérimentées ensemble, n’y aurait-il pas moyen de sortir des chemins battus sur lesquels ‘les têtes pensantes de l’humanité et les autres petites mains du capital’ ne cessent de nous engager? Il y aurait même moyen d’organiser les élections à partir de ces collectifs qui créent l’avantage de sortir de l’anonymat citoyen pour devenir, avec et par les autres, des responsables d’un processus recréant la puissance de penser et d’agir sur un mode qui se départit des généralités exigeant l’adhésion. Les enseignants congolais ont donné le ton; ils ont essayé d’inventer, dans l’espace de quelques heures, un collectif d’auto-support ponctuel capable de résister au diktat des relais des IFI et de les pousser à revoir leurs calculs. Nous avons tout intérêt à exploiter les possibles qu’offre cet événement afin que nous devenions capables « de détricoter les procédures ‘lourdes et conservatrices’ qui entravent la possibilité que ‘les véritables acteurs’ d’une situation profitent au mieux des opportunités qu’elle offre. Que s’épanouissent les mille fleurs des transformations décidées par ceux qu’elles concernent! Que partout se réunissent ‘les parties intéressées’, les stake-holders, enfin libérées des contraintes étatico-administratives! Qu’elles se mettent d’accord au mieux de leurs intérêts respectifs, qu’elles se mobilisent pour le bien de l’entreprise, de l’université, de l’hôpital, du quartier, etc. » Qu’elles possibilisent une démarche réconciliatrice où la demande de pardon et la réparation des torts causés brisent la spirale de la violence, facilitent le passage de la violence à l’ovation et refont la confiance! A ce point nommé, le recours au langage de la dérision ayant soutenu l’indocilité des Afriques hier et aujourd’hui et la lutte ardente et idéaliste pour le triomphe du principe de subsidiarité favorisant l’épanouissement des tutunga et des tupangu, sont des recettes à essayer au sein des collectifs existant et/ou à créer. Notre devenir en commun en dépend. J.-P. MBELU |
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Revised: November 14, 2005
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