Géopolitique de la République
Démocratique du Congo : essai de relecture (1)
17 février 2006 - Depuis plus ou moins un mois, le couple Marie-France Cros et François Misser a enrichi le marché du livre d’un assemblage de reportages sur la Congo intitulé Géopolitique du Congo (RDC). La lecture de ce « livre » est intéressante. Il met à nu les travers des Congolais du pays et de la diaspora et décrie leur attentisme dans un pays dénommé « scandale géologique » par les nokos. Il fustige « la disparition progressive de l’Etat » comme l’un des moteurs de la perte de sens de l’identité zaïro-congolaise. Les auteurs estiment que la crise économique, éthique et politique secouant le pays depuis l’indépendance jusqu’à ce jour risque de compromettre son avenir. Ils situent les débuts de cette crise à la zaïrianisation du pays en 1973. Pour eux, « le principal défi du Congo est de reconstruire un Etat, de réintroduire une culture d’Etat et de doter cet Etat des infrastructures et des moyens logistiques pour asseoir son autorité » (p.34). Et « la tâche, pensent-ils, sera de longue haleine ». (p.34)
Mais qui peut assumer cette tâche dans un pays où « les Congolais multiplient les stratégies pour se garantir un avenir personnel? » Qui peut assumer cette tâche quand « les élites, tel le très sérieux ex-Premier ministre Léon Kengo wa Dondo (sont) capables de demander aux Nations unies, en 2002, la mise sous tutelle du Congo »? Peut-être les nokos! Car « lorsque les Congolais appellent les Belges nokos, c’est donc pour leur rappeler leurs obligations d’assistance à leurs neveux, nées de la relation qui les unit. » (p.46) Ne sont-ce pas ces neveux qui, à travers un discours collectif, demandent « le retour des Belges, parce qu’avec vous on vivait mieux » (p.45)?
Les origines de la crise du Congo
Situer la crise multiforme que connaît notre « scandale géologique » à la zaïrianisation est un essai de falsification de l’histoire. Ce pays « conçu comme un Etat-tampon » (p.45) porte les marques indélébiles de la traite négrière, de l’esclavagisme léopoldien et de l’ignominieuse colonisation. Les « concepteurs de l’Etat-tampon » ne l’ont jamais laissé en paix. Vouloir nous convaincre que nous n’avons « guère de passé commun » semble être une négation de ce passé de misère et de souffrance où nos aïeux ont eu des mains coupées parce qu’ils ne réussissaient pas à produire le caoutchouc au rythme imposé par le roi esclavagiste. Donc, notre nationalisme n’est pas que patrimonial; il s’enracine dans ce passé de souffrance où après nous avoir « conçus », le roi esclavagiste nous a assigné un rôle -fournir les matières premières à la métropole - que ses arrières petits-fils voudraient nous voir continuer à jouer éternellement. Ce passé de souffrance a eu ses moments de gloire, disons ses moments de lutte de résistance contre l’occupant. Kimpa Vita et Simon Kimbangu en ont payé les frais. Lumumba et ses « pairs » sont notre fierté et ont initié une lutte que nous pouvons exalter en la perpétuant. Donc, prétendre que « le nationalisme congolais ne repose pas sur l’exaltation du passé » est un mensonge. Lumumba avait un tel « attachement passionné pour notre terre-mère » que tous ceux qui, aujourd’hui, poursuivent sa lutte ardente et idéaliste pour l’indépendance totale de notre pays l’exaltent pragmatiquement. Etait-il nationaliste. Oui. Il le dit lui-même. Que Marie-France Cros puisse croire que « le « nationaliste », au Congo, se confond souvent avec « progressiste », comme c’était le cas à l’indépendance » (p.45), nous le concédons. Elle appartient à la progéniture de ceux et celles qui, depuis toujours, définissent les autres et leurs œuvres. Déjà à l’indépendance, Lumumba taxé de communiste expliqua : « (…) s’il s’agit de la mise en commun des richesses, depuis toujours le nègre est un parfait communiste. » (C. BRAECKMAN, Lumumba, Un crime d’Etat. Une lecture critique de la Commission Parlementaire Belge, p.14). Donc, Marie-France Cros, sait, elle, mieux que les Congolais faire la différence entre progressiste et nationaliste!
La crise éthique dont souffrent certains d’entre nous est en partie due à la colonisation. Le colon n’a pas qu’infantilisé (p. 35) Lumumba « souligna que ce sont les colonisateurs qui, par leur exemple, ont engendré les goûts immodérés de luxe, une soif inextinguible de pouvoir chez les pseudo-évolués. » (BRAECKMAN, p.14). Dans un face à face avec un ex-colon, Lumumba affirmait ce qui suit : « Au Ghana et au Nigeria, les Anglais, quoique distants, étaient toujours polis et sans la moindre acrimonie à l’égard de leurs administrés. Dans les ex-colonies françaises, des centaines d’étudiants étaient chaque année envoyés dans les universités et hautes écoles. En Angola et au Mozambique, les Portugais vivaient en parfaite harmonie avec les populations locales. Vous autres Belges, vous n’avez pas formé un seul universitaire, un seul officier et, ce qui est pis, vous nous avez toujours traités avec arrogance, dédain, condescendance… » (Ibidem). Vouloir nous convaincre que les Congolais sont tous nés sous Mobutu, c’est entretenir de l’amnésie.
Soulignons que la disparition progressive de l’Etat ne peut mieux se comprendre que située dans le contexte du refus belge « à l’existence d’un Congo indépendant ». « Cette négation de la volonté de tout un peuple a toujours été motivée par de puissants enjeux économiques. L’indépendance venue, différentes factions de la bourgeoisie belge n’hésitent pas à organiser la sécession des provinces congolaises pour assurer à des firmes comme l’Union minière (Katanga) ou de la Forminière (Kasaï) leur avenir dans la région. Démembrer un pays pour pouvoir continuer à piller ses richesses est une vieille habitude chez ces gens-là. On imagine aisément qu’un vrai nationaliste comme Lumumba soit l’ennemi juré de ces hommes » (Ibidem, p.7). Donc, parler « de la désorganisation de l’administration qui suit le départ précipité des Belges » est un non-sens; les Belges ne sont jamais partis. Ils sont toujours là jusqu’à ce jour (à travers quelques-uns de leurs petits-enfants); traitant les descendants de Lumumba avec arrogance, dédain et condescendance et cherchant à placer au pouvoir « l’oiseau rare » pouvant protéger leur pillage.
Eux et nous
Sans passé glorieux, sans initiative pour exploiter leurs richesses potentielles, « les Congolais, affirme Marie-France Cros, préfèrent systématiquement tirer vers le bas ceux des leurs qui commencent à « monter » plutôt que de les appuyer afin qu’ils aident leur compatriotes, plus tard, à sortir, eux, aussi, du trou. » (Marie-France Cros, p.47). Ce que notre auteur ne dit pas est que le nivellement par le bas est une œuvre qui réussit avec l’appui des alliés et des « petites mains médiatiques » de la propagande internationale. « Conçu comme un Etat-tampon », le Congo ne bénéficie presque pas du soutien extérieur de ses dignes fils et filles; sinon, comment jouerait-il son rôle de tampon? La balle n’est pas à placer dans le seul camp congolais. Il est souhaitable qu’arrivent ces jours où ceux qui rédigent nos constitutions et nos lois électorales pour continuer à « nous concevoir » à l’image et à la ressemblance de leurs intérêts acceptent, dans l’effroi, de jouer franc jeu. Cette tâche est de longue haleine! Elle doit d’abord consister à procéder à la déconstruction des discours semblables à celui de nos deux auteurs pour en montrer les limites et le dessein, peut-être inconscient, de falsifier l’histoire. Ensuite, elle doit consister en la déconstruction de toutes ces images de misère de cette maman de Kinshasa achetant à crédit « un peu riz et un morceau de poison séché long de trois centimètres pour donner du goût à la sauce » (Ibidem, p.48) et ces clichés des balubas « hâbleurs ». Ce travail de déconstruction doit être politique, sociale, culturelle, économique et spirituelle. Un nouvel ordre mental nous est indispensable pour lutter, en pensée, en parole et en action contre les falsificateurs de notre histoire, réduite à l’histoire de la crise.
A n’en pas douter, jusqu’à ce jour, les autres nous définissent et interprètent nos luttes selon leur convenance. Ils disent : « Le nationalisme des congolais est essentiellement patrimonial : destiné à protéger leurs droits sur les richesses potentielles du pays, il représente une épargne virtuelle, une prise de participation sur l’avenir, une sécurité sociale. » Ils connaissent notre passé et prédisent notre avenir parce que nous nous vivons de l’espoir et non des certitudes. Traitant de notre désir de fédéralisme, nos deux auteurs notent : « Il importe de noter toutefois qu’il s’agit, là aussi, d’un espoir de bonne gouvernance, pas de certitude. A cet égard, un éventuel Congo fédéral ne se révélerait-il pas aussi décevant que la fédération nigériane, qui a multiplié les postes de corruption plutôt que rapproché l’administration des citoyens? « (Ibidem, p.48-49). A ce nationalisme patrimonial et à la corruption s’ajoute « l’identité multiple : à la nationalité s’additionnent l’ethnie et la région d’origine pour fixer l’appartenance d’un Congolais à un groupe, qu’il aide parce qu’il attend d’en être aidé. Ce sont les circonstances qui fixeront la quelle de ces identités superposées il mettra en avant. » (p.49). Eux peuvent confondre appartenances multiples et identités multiples, c’est de leur droit! Eux ont des certitudes, nous, nous vivons de l’espoir! Forts de leurs certitudes, ils peuvent nous dicter la forme d’Etat qui nous convient le mieux sans nous laisser le temps de mettre ces certitudes à notre épreuve afin qu’ils voient combien elles sont truquées et dangereuses. Est-ce cela qui fait dire à la fille du grand historien belge : « Nous avons pris l’habitude de prendre toute la place, toutes les places, de prendre le pouvoir sur l’autre, créant de ce fait l’impossibilité d’apprendre de l’autre, de faire avec les autres »? Nous estimons que ces hommes et femmes des certitudes devraient « faire attention » et « se protéger » et notamment du « pouvoir sur » les autres. Ils rendraient un sérieux service à l’humanité si au lieu de définir négativement les autres, ils se posaient cette question : « Comment faire place aux autres? » et y répondaient en apprenant à penser avec et à partir des
autres.
Nous sommes observés et jugés
Relire l’histoire passée et présente du Congo sans faire ressortir les responsabilités passées et présentes de ceux et celles qui l’ont « conçu comme Etat-tampon » peut participer de la falsification de l’histoire. La difficulté que l’on rencontre en lisant Géopolitique du Congo est celle-là : les responsabilités des uns et des autres ne sont pas suffisamment soulignées. Il serait intéressant de lire à la fois ce petit livre et celui de Colette Braeckman susmentionné pour mieux appréhender cette difficulté.
Ce qui gêne à la lecture de Géopolitique du Congo, c’est de remarquer que les Congolais, dans leur immense majorité, sont définis négativement. Quand le couple fait allusion à l’endurance de la maman kinoise préparant un poisson séché « pour donner le goût à la sauce », c’est pour fustiger juste après la nonchalance, la morgue, le bavardage « de ceux qui ont accédé à un poste de pouvoir » (p.48). Il est difficile de trouver dans ce petit livre des allusions faites à la lutte que mènent les différents combattants de la liberté, l’Eglise catholique ou les autres organisations de la société civile pour un Etat respectueux de la dignité humaine. (Aucune allusion n’est faite par exemple à la marche des chrétiens du 16/02/1992). Du début à la fin de ce livre, on sent qu’on a affaire à un assemblage de reportages sans un grand souci de faire la vérité historique et d’inviter à la création des tiers-lieux où les nokos et leurs neveux peuvent jouer un franc jeu. La logique dominante est tribale : eux (les hommes et les femmes des certitudes) et nous (les corrompus, les nationalistes patrimonialistes et les rêveurs). Notre salut ne peut venir que de leur « retour » au Congo! Cette logique tribale gomme la part de contrat à remplir ensemble.
S’il y a quelque mérite à reconnaître à ce livre, il serait à mettre sur le compte du côté positif de la critique. Nous congolais, « nous sommes observés et jugés », parfois sévèrement. Il est important que nous en tenions compte; que nous pensions à une orientation négociée de notre histoire. (à
suivre)