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Elections : des cadeaux et des projets de société déphasés pour les amnésiques

20 avril 2006 - Malgré la non-réalisation des objectifs assignés à la transition, les gouvernants provisoires et les autres institutions de la transition s’entêtent à organiser les élections. Celles-ci sont devenues une fin en soi. Les discours affirmant que les élections ne sont pas une panacée ne sont suivis d’aucune démarche allant dans le sens de la réconciliation nationale ou du retour sur les ratés de la transition pour établir les responsabilités et baliser un nouveau chemin. Les rhétoriciens congolais se contentent d’un usage des mots et des expressions pouvant rassurer leurs partenaires extérieurs.

De plus en plus, ils invitent les partis politiques à exposer à l’électorat leurs projets de société. Nous risquons d’entendre des discours du genre : « Si vous m’élisez, voilà ce que je vais faire pour vous. » Ce discours infantilisant est dépassé et déphasé. Il trahirait un mensonge et un manque de relecture criant de l’histoire de notre peuple et des autres peuples. Tous ceux qui, par le passé, ont proposé « de faire pour le peuple » n’ont fait rien d’autre que s’enrichir sur le dos du peuple et de le tourner en bourrique. Tout commence par les cadeaux et se termine par la confiscation du pouvoir et sa militarisation à outrance.

Les cadeaux

Avant ces élections qui ne sont pas une panacée, « les dons personnels » provenant des dinosaures d’hier et des prédateurs d’aujourd’hui sont distribués à tour de bras. L’argent des commissions touché sur le paiement de la dette extérieure du pays, les dividendes tirées des contrats léonins signés à l’aveuglette, les soldes des militaires détournés pendant la longue transition, les dépassements budgétaires engrangés, etc. reviennent sous forme de « dons personnels » distribués par les inconditionnels des maîtres de la prédatocratie. Nous revivons la vieille période où la magnanimité des politiques se mesurait à l’aune des biens mal acquis redistribués. Sans vergogne et sans honte. Sans aucun sens de la dignité et de l’honorabilité. Ils les distribuent en vue de gagner les cœurs et les esprits à la cause de ceux et celles qui ont mis hier et aujourd’hui notre scandale géologique à genou. Et les filles et fils de mon peuple infantilisés, aveuglés ou apôtres de l’évangile de la mangeoire reçoivent ces cadeaux empoisonnés avec un large sourire. On dirait des amnésiques!

On dirait que ventre affamé, tête idolâtre et aveuglée ont perdu tout sens de la fierté, de la dignité et de l’honneur. Et surtout, tout esprit critique. Des mois de salaire impayés, des morts et des vivants enterrés, des viols et vols subis de la part des hommes armés et non payés, des divorces vécus par manque de moyens de survie, des enfants clochardisés, des écoles désertées, etc. valent-ils quelques billets de banques ou quelques voitures?

L’homme vit aussi de fierté

Plusieurs filles et fils de notre peuple sont tombés dans un aveuglement tel qu’ils ont fini par croire que nous sommes venus ici-bas accompagnés quelques oligarques-prédateurs et jouisseurs impénitents de biens de la terre de nos ancêtres. Cette croyance a pénétré nos cœurs et nos esprits à tel point que nous ne nous étonnons pas de voir revenir toujours aux affaires, chez nous, les mêmes personnes, leurs fils, leurs filles et leurs clients. Hier les pères ont pillés et nous ont distribués les miettes. Aujourd’hui, ils ont été rejoints par leurs fils et filles. Ensemble, ils ont mis le pays en coupe réglée. Et ce sont les mêmes que nous plébiscitons pour qu’ils continuent à présider à nos destinées sans qu’ils aient eu à dire un seul instant pourquoi ils nous ont traités et nous traitent comme des moutons que l’on mène à l’abattoir. Nous avons perdu jusqu’à la fierté de nous sentir homme ou femme. Nous avons oublié que l’homme vit aussi de fierté. Nous estimons que nous ne méritons pas mieux que de séjourner ad aeternam en dessous des tables de « bena bintu », de « bena bubanji ». Nous ne trouvons mieux que d’accuser l’élite intellectuelle d’avoir trahi tout en traitant les intellectuels résistants de chez nous de « non réalistes ». C’est comme si, à l’instar du riche de l’évangile de Luc, nous demandions à père Abraham de nous renvoyer Lazare de chez les morts alors que nous n’écoutons pas Moïse et les prophètes qui sont chez nous. C’est comme si nous demandions à nos ancêtres de nous renvoyer Lumumba tout en n’écoutant pas les luttants contemporains. Qui nous délivrera de l’aveuglement ayant bafoué notre fierté, notre dignité d’homme et de femme?

Le président ou le député de demain?

Non. La fierté, le sens de l’honneur et de la dignité ne s’offrent pas sur le plateau d’un projet de société de quelque président que ce soit. Ils sont le fruit d’une lutte acharnée et idéaliste (contre l’aveuglement du cœur et de l’esprit) et de la libération de la liberté. Un projet de société peut en faciliter l’avènement. Il n’en donne pas. Il peut en faciliter l’éclosion s’il est conçu avec les peuples de la base appréhendés comme des « sujets » c’est-à-dire, « des créateurs d’eux-mêmes, de leur vie individuelle et de leur vie collective. » De pareils « sujets » participent, à partir de leurs différents collectifs à l’élaboration des projets qui leur sont soumis. Sous d’autres cieux, on parle de plus en plus de projets de société participatif. Ils le sont avant, pendant et après les élections. Dans les pays ayant une longue tradition démocratique et marquée par « une sorte de dépolitisation citoyenne » et de la remise en question de la représentation, le projet participatif est de plus en plus ressenti comme une nécessité. L’opinion publique avertie est ouverte à l’intersubjectivité critique. Les peuples veulent de plus en plus être maîtres de leur destinée. Et les candidats à la représentation pensent que « tout nouveau projet concernant une rue, un secteur ou une entité devra être soumis et discuté avec les personnes concernées (…). Il faudra aussi que des projets venant de la majorité ou de l’opposition puissent faire l’objet de groupes de travail, dotés de moyens nécessaires pour concrétiser les idées jugées utiles par la population. » (Lire A. FLAHAUT, Démocratie participative ou comment, avec nous, vous serez associés à la gestion de la ville, dans Infos Nivl, n° 4, p.1)

Il serait illusoire que nos gouvernants de demain se lancent dans une campagne électorale où ils n’auront comme tâche que de dire ce qu’ils feront pour le peuple et non avec le peuple et par le peuple.

Un projet ou un programme politique truffé de promesses à réaliser pour le peuple sans que celui-ci se sente appeler à s’impliquer serait un discours démagogique semblable à tous ceux que nous avons entendus il y plus de trois décennies et dont la concrétisation se fait encore attendre. Un programme participatif saura prévoir ou imaginer les lieux où la rencontre régulière avec les collectifs de notre peuple sera assurée en dehors des « publics classiques » que sont l’assemblée nationale et le sénat. Il saura indiquer les mécanismes de contrôle pouvant mettre régulièrement aux prises les gouvernés et les gouvernants en vue de l’évaluation et du suivi du parcours. Donc, en dehors des parlementaires, il y a d’autres médiations à inventer entre les collectifs de notre peuple et les dirigeants de demain. Voilà ce qui pourrait être déterminant dans le choix des dirigeants de demain. Croire que l’on peut diriger le Congo de demain sur base des représentations classiques, c’est faire comme si elles n’avaient pas marqué leurs limites à travers le monde. Et davantage chez nous.

J.-P. Mbelu

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Revised: April 27, 2006 .