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L’incapacitation de l’Etat en régime représentatif, le cas du Congo 01 mars 2006 - La crise de la démocratie représentative en Occident a ses ramifications en Afrique en général et au Congo en particulier. Elle frappe le Congo de plein fouet car elle y est un peu méconnue. L’évocation de l’avènement d’un Etat de droit fait fi des facteurs rendant difficile l’avènement d’un Etat digne de ce nom tout court. La fétichisation des textes juridiques, la boulimie des multinationales et des transnationales, la vassalisation des hommes et femmes au pouvoir, l’apathie des populations prises en otages par les questions du boire et du manger remettent aux calendes grecques la fabrication d’un espace de débat démocratique indispensable à l’avènement d’un Etat assumant ses fonctions régaliennes. Cette incapacitation semble être un travail se faisant en vases communicants. Plus la crise de la représentation est aiguë au Nord, plus les politiques du Nord, « petites mains du capital » travaillent à l’incapacitation de l’Etat au Sud. Comment faire pour nous tirer d’affaires? Il est souhaitable de connaître ce qui se passe au Nord et peut-être rejoindre les mouvements associatifs du Nord dans leur capacité de résistance au diktat des politiques épris de leurs intérêts égoïstes et garçons de course des entreprises multinationales et transnationales. La crise de la représentation au Nord Depuis la chute Mur de Berlin, le clivage entre la droite et la gauche s’estompe de plus en plus. Le ralliement de l’Etat à l’économie du marché a eu des incidences sur les parlements. Leurs prises de positions critiques vis-à-vis de l’économie du marché deviennent une denrée rare. Un Alain Badiou en parle en termes de « capital-parlementarisme ». Du côté de l’électorat, il y a de plus en plus d’abstentions lors des scrutins; ceux et celles qui votent encore se livrent à des votes-sanctions sans qu’ils se sentent liés religieusement à une culture politique d’un parti quelconque. « Alors que dans l’entre-deux-guerres, chaque famille politique (communistes, socialistes, conservateurs-libéraux, nationalistes) avait encore sa culture propre, et même sa langue et son mode de vie particuliers, l’homogénéisation grandissante des modes de vie, accélérée par le consumérisme et le système des médias, s’est traduite par une indifférenciation croissante des comportements électoraux, mais aussi, paradoxalement, par une sorte d’atomisation de l’électorat. Les individus, qui ont aujourd’hui de plus en plus conscience d’appartenir simultanément à des groupes sociaux différents, et sont de moins en moins influencés par les idées générales, de moins en moins mobilisés par les représentations collectives, votent successivement pour les candidats les plus différents. Ils ne cherchent plus un parti susceptible de répondre globalement à leur façon de voir les choses, mais voyagent d’un parti à l’autre en fonction de leurs intérêts du moment. » L’attrait des médias parasite le discours des hommes politiques. Leur offre se modèle sur la demande médiatique. D’où l’inconstance et l’inconsistance de leur discours et/ou projet politique. Ils s’en remettent à l’expertise des professionnels en communication et/ou en politique. « La fragilité de l’opinion, l’incertitude des expertises produisent une politique fondamentalement hésitante, dépourvue de repères et surtout productrice d’indécision. » Elle génère une crise poussant les hommes politiques à se fier continuellement aux sondages. « Mais les instituts de sondages, qui se trompent souvent, sont eux-mêmes avant tout formés à réaliser les études de marché. Evaluant les intentions de vote à partir de ‘panels représentatifs’ d’électeurs disposant d’un certain pouvoir d’achat, ils n’obtiennent jamais de réponses qu’aux questions qu’ils posent, ce qui leur permet d’ignorer celles que les électeurs posent. La démocratie politique se transforme en démocratie d’opinion, et l’action politique en « pure gestion des contraintes économiques et sociales » ». Au Nord, « au-delà des grands objectifs proclamés, écrit Werner Olles, il devient manifeste que les hommes politiques constituent une classe homogène qui cherche avant tout son intérêt propre. Le discrédit se porte donc à la fois sur les hommes du fait de leur hypocrisie, et sur les idées qu’ils véhiculent parce qu’elles apparaissent de plus en plus clairement comme un vulgaire alibi. Les grands concepts de souveraineté populaire et de représentation perdent leur brillant et apparaissent brutalement comme des concepts vides visant à masquer la captation du pouvoir par une classe spécialisée. » Dépolitisation ou une autre politique Eu égard à la politique hésitante (des hommes politiques) et à l’indécision qu’elle engendre, à l’hypocrisie des discours aux mots vides de sens, les peuples du Nord se détournent de plus en plus de leurs hommes politiques et manifestent leur intérêt de régler leurs problèmes par eux-mêmes. Ils donnent l’impression d’être tombés dans la dépolitisation quand sonne le glas d’une politique conçue de manière pyramidale. Cette impression est trompeuse. Ils font de la politique. Autrement. La place et l’importance prises par l’économique, le juridique et l’humanitaire au Nord disent l’entrée d’autres acteurs politiques et sociaux en politique. Ils ne sont pas les signes annonciateurs de la fin du politique. Il y a peut-être un certain effondrement d’une figure théologique du politique, fût-elle sécularisée. En effet, « à l’époque moderne, la politique s’est organisée essentiellement autour de l’Etat-nation, celui-ci étant à la fois le centre moteur du dispositif administratif et institutionnel, et un agent producteur du social. Les grands concepts auxquels il était associé, à commencer par la notion de souveraineté, étaient pour l’essentiel des concepts théologiques sécularisés. Or, ce modèle normatif, qui avait paru s’imposer définitivement au XIV ème et au XIXème siècles, est progressivement entré en crise du fait de l’irruption dans l’espace public d’acteurs politiques extérieurs à l’Etat ou d’acteurs sociaux exigeant de se voir reconnaître un statut politique dans cet espace. Plus récemment, l’Etat-nation a vu également sa marge de manœuvre de plus en plus limitée ou rognée par le déploiement à l’échelle planétaire d’un certain nombre de contraintes transnationales sur lesquelles il n’a pas l’emprise. Son discrédit s’est alors accentué, au fur et à mesure que grandissaient son impuissance et sa sclérose. » Son identification au politique disparaît dans un contexte où son incapacitation fait sentir davantage l’importance du politique comme principe organisateur du vivre-ensemble. L’entrée en crise de l’Etat théologico-politique a son corrolaire : « on assiste à une floraison de réseaux et d’associations, de phénomènes identitaires et nouveaux mouvements sociaux, qui aspirent à jouer un rôle sur la scène publique, hors de toutes anciennes catégories d’appartenances. Cette floraison représente une évidente compensation à la dé-liaison sociale et manifeste une vitalité significative. En plaidant pour une « politique de la reconnaissance », en cherchant à obtenir leur reconnaissance dans la vie publique, ces groupes d’identité et ces communautés nouvelles cherchent à redevenir des composantes de plein droit d’une sphère publique d’où les principes républicains et laïques (…) les avaient exclus pour les rabattre sur la seule sphère privée. » Disons qu’à travers ce grouillement des mouvements sociaux, c’est le social qui s’invite sur la scène politique en remettant en question le clivage classique entre société civile et sphère publique. Il apprend à se mêler de ce qui était classiquement réservé à l’Etat. La prise en compte de l’autonomie du social et de sa dimension politique s’impose sans que cela implique un rejet pur et simple du système représentatif. « Il faut donc, non pas récuser toute représentation, mais réinventer ou instituer de nouvelles formes de démocratie directe à tous les échelons- cette démocratie directe que les libéraux ont toujours rejetée au nom des prérogatives de l’élite et par crainte de la violence révolutionnaire -et, parallèlement, démultiplier les niveaux et les formes de la représentation. Si la citoyenneté est immédiatement congruente au social, c’est dans la participation de tous à la vie publique qu’elle doit trouver le moyen de s’exprimer. » Plusieurs populations du Nord ont fait de la participation de tous à la vie publique un devoir citoyen au point d’initier des collectifs d’auto-support comme lieu de création locale de la politique et de la fabrication des techniques de résistance au pouvoir ensorceleur du capitalisme. De plus en plus, elles se convainquent que « le lieu naturel de la démocratie participative est l’action associative et locale. » Ils s’en prennent aussi au droit en essayant de le dépouiller du caractère transcendantal que semblent lui conférer ceux et celles qui élaborent les textes juridiques et ceux qui y croient naïvement. Les mouvements associatifs et le droit Au sein de ces mouvements associatifs et de ces collectifs d’auto-support, les populations du Nord essaient de faire descendre le droit de son piédestal en faisant remarquer qu’une certaine logique du droit ne permet pas d’agir sur la démocratie. Elles estiment que « le point de vue du droit ne permet pas de rendre compte du cadre où peut régner le droit. » Elles prennent davantage conscience de la présence des rapports de force dans les textes juridiques. Pour elles, « c’est une vérité historique et fort banale, le droit est largement l’image d’un rapport de forces. Le droit ne vient pas d’une quelconque transcendance : il est, pour partie, l’expression de principes universels plus ou moins reconnus des humains en société (égalité des humains, respect de la personne, de la vie, des conditions de vie); et pour partie également, l’expression de rapports de forces entre les intérêts sociaux, culturels, économiques des membres d’une société. Le droit est le résultat du contrat social à un moment donné de l’histoire des hommes. Il n’est pas figé dans une forme éternelle. Il est en perpétuelle construction-déconstruction. » Le fait que les intérêts divers interfèrent dans l’élaboration des textes juridiques invite à la vigilance citoyenne se matérialisant souvent dans la désobéissance civile. Celle-ci cherche à contrer la captation du pouvoir politique par les groupes transnationaux avec la complicité de l’Etat avalisant les lois votées par « le capital-parlement ». « Aujourd’hui, note un membre de ces mouvements associatifs, quand la société civile ne se reconnaît plus dans les lois, elle désobéit. » Elle peut établir des lois parallèles. Cela invite à la réflexion et suscite le débat là où l’Etat avait cru que la loi serait appliquée sans anicroche. « La désobéissance civile porte simplement la volonté d’une autre loi que celle de l’Etat. Quant au contenu de cette autre loi, il relève du débat au sein de la société civile. Dans le débat, des gens et des organisations vont défendre des positions différentes sur le contenu de la future loi. Comme au sein de la société il y a des contradictions, les citoyens se mobilisent à travers leurs associations et mouvements. La démocratie redevient vivante et le contenu de cette relecture de la loi par les citoyens sera le résultat du rapport des forces mobilisées au sein de la société civile et non plus une expression des rapports de forces économiques et financiers. On aboutit grâce aux délibérations démocratiques, à une définition de normes qui sont les meilleures possibles pour l’ensemble de la société. Là est le pari consensuel de la désobéissance civique. » Ces normes ne sont jamais un point d’arrivée; elles constituent une victoire invitant à une vigilance citoyenne permanente pour une « démocratie continue ». Le consensus que la désobéissance civile possibilise est toujours fragile et provisoire. Cette sagesse associative est née aussi de la remise en question des espoirs placés dans les urnes. Au sein des mouvements associatifs et autres collectifs d’auto-support, on s’es rendu compte que « la voie des urnes, si elle reste évidemment et toujours indispensable, peut être, face à certaines situations qui mettent pourtant en cause l’intérêt général, une impasse : soit que les limites de la loi en vigueur interdise toute possibilité d’élection d’un élu « contestataire » (…), soit que les pressions exercées par d’autres pouvoirs que celui des urnes (et au premier chef, aujourd’hui, le pouvoir économique des grandes entreprises) contraignent les élus à l’impuissance. » Dans ce contexte, la désobéissance civile reste l’ultime recours. Le cas du Congo A deux reprises, nous avons été placés devant un fait accompli : un texte (juridique) dénommé Accord Global et Inclusif, taillé sur mesure en Afrique du Sud pour le grand bonheur des belligérants et leur parrains!); une Constitution dite de la troisième république écrite loin de notre scandale géologique, de manière personnalisée et en faveur de certains compatriotes (?) de l’espace présidentiel. Bientôt, nous risquons d’avoir, encore une fois, une loi électorale taillée sur mesure. Elle exige, après plus de trois décennies d’appauvrissement collectif, que les candidats à l’élection présidentielle verse une caution de cinquante mille dollars non remboursables. Après la protestation des candidats indépendants aux prochaines élections, un doyen de la scène politique congolaise, Antoine Kisenga, vient de réagir en prévision de la promulgation de cette loi inique en demandant que la caution soit annulée. Est-ce suffisant? Pourquoi élabore-t-on des lois sur mesure? La réponse est simple : il y a des acteurs politiques autres que les traditionnels (le peuple congolais et ses gouvernants) qui interfèrent dans la rédaction de nos textes juridiques, de près ou de loin, et qui veulent nous gérer à travers leurs marionnettes. Le rapport de la Commission Lutundula est très éloquent à ce sujet. Comment pouvons-nous procéder pour arrêter cette façon cavalière de narguer tout un peuple? Nous limiter à la dénonciation et à la protestation ou organiser des actions de désobéissance civile? A quoi servent nos mouvements associatifs et le programme humanitaire qu’ils se donnent régulièrement? Ne sont-ils pas les paravents des forces nocives tapies dans l’ombre? Une relecture des actions menées par les collectifs du Nord peut nous inspirer. Ils réussissent de plus en plus à mettre à nu l’hypocrisie et le mensonge de leurs politiques. Ils arrivent à imposer la relecture démocratique de certaines lois jugées contre-productives pour l’ensemble de la société. C’est une lapalissade : « Nos gouvernants provisoires sont incapacités par leur propre mauvaise foi et par les intérêts des puissances obscures qu’ils servent et veulent continuer à servir. Leurs « collègues » du Nord cherchent à imposer aux peuples du Sud ce à quoi leurs peuples du Nord opposent une résistance farouche. » Au rythme où avance le processus de démocratisation dans notre pays, si nous nous limitons à la dénonciation et à la protestation, sans « une forme d’action collective non-violente par laquelle les citoyens (et les citoyennes), ouvertement et délibérément, transgressent, de manière concertée une loi ou plusieurs lois (…) en vigueur », les élections ne nous laisseront que nos yeux pour pleurer. J.-P. Mbelu |
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Revised: March 07, 2006
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