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La désertion de nos localités et le messianisme politique : un frein au développement 30 mai 2006 - Dans son article intitulé « Le développement local, un enjeu politique majeur dans les prochaines élections » Le Potentiel du 19/05/2006), le professeur Godefroid Kä Mana, convaincu de l’urgence qu’il y a à habiter le local (mon village, ma ville, mon quartier) pour un autre Congo possible demain estime que le privilège que ses compatriotes accorde à l’élection présidentielle occulte la question des meilleurs choix des candidats à opérer aux élections législatives et aux échelons locaux pour « transformer notre situation nous-mêmes ». Il souhaite que « notre ambition (soit) de sortir du mauvais cinéma qu’on nous offre pour prendre en charge notre destin au quotidien, dans nos responsabilités de tous les jours. En termes politiques, cela signifie que notre intention profonde consisterait à dévaloriser l’élection présidentielle et de sortir de son théâtre pour accorder le vrai poids de notre destinée aux élections législatives et locales, là où nous sommes appelés à être acteurs de notre développement politique local, de notre développement économique local, de notre développement intellectuel et culturel local. » (Ibidem). Sortir de ce théâtre implique une action de sensibilisation qui « ferait comprendre à chacun et à chacun d’entre nous qu’aucun pouvoir à Kinshasa ne peut changer notre condition locale sans notre engagement et notre détermination à transformer notre situation nous-mêmes. Tout le monde comprendrait que notre intérêt n’est pas de voter pour tel ou tel parti, pour tel ou tel candidat, mais pour des hommes et des femmes qui, à partir de notre lieu de vie, peuvent obliger les autorités de Kinshasa à assurer tout simplement à tous et à toutes l’espace de déploiement pour notre génie local. » (Ibidem) Mais face à une bonne partie de notre peuple ayant un imaginaire manipulé et convaincu de la victoire évidente du président sortant, répétant les arguments le poussant à croire à l’évidence de cette victoire annoncée, le professeur Godefroid est démoralisé. Il note : « A force d’être répété, il (ce discours de la victoire annoncée) prend place dans mon esprit et je me mets à penser l’avenir comme tout le monde est tenté de le penser. Dans ces circonstances, j’imagine que les horizons sont bouchés et que le centre du pouvoir dans notre pays sera pour longtemps encore dans les capitales étrangères. Celles-ci décident des mécanismes à mettre en place pour mettre en place, pour mettre qui elles veulent au sommet de l’Etat. » Il lui arrive « parfois de mettre en doute cette évidence d’une victoire annoncée. » Après une analyse froide de la carte électorale du pays, il se pose ces questions : « et si tout ce qu’on raconte sur l’élection présidentielle déjà gagnée était faux, complètement faux? Qu’est-ce qui garantit que le beau montage fonctionnera comme nous croyons maintenant? Qui dit que la communauté internationale ne joue pas sur le registre de la suggestion et la méthode de Coué? N’est-ce pas elle-même en plein doute devant la complexité de la situation congolaise actuelle? Et si le discours sur la victoire annoncée du Général-Major n’était qu’une intoxication et une manipulation orchestrées par les génies de sa propagande, sur base de faux sondages et fausses estimations. Ne s’agirait-il pas seulement d’un travail de démoralisation de l’opposition pour répandre une illusion qui arrange le parti du président de la République? Si ce parti était convaincu de sa victoire, claire, loyale et transparente, dès le premier tour, comme le souhaitent Kamehre, Yerodia et Mukendi Nkonko, pourquoi tant d’agitation pour acheter et séduire toutes les forces qui pourraient leur assurer une confortables avance sur leurs adversaires : les églises, les fans des stars de la musique et « la rue » congolaise transformée en vrai bétail électoral? » (Ibidem) Au vu du manque d’engouement pour les élections locales dans plusieurs provinces du pays, il y a lieu de se poser la question de savoir si plusieurs compatriotes, disciples de la philosophie de la chance ne sont pas des proies faciles des méthodes et procédés utilisés par « le camp de la patrie ». Que faire pour résister contre la dévitalisation et l’hypocritite (l’interdit de penser) qu’ils génèrent? La sensibilisation de nos populations est-elle un moyen suffisant? Lucidité et attention aux méthodes Le doute philosophique du professeur Godefroid (sur l’évidence d’une victoire annoncée) et le questionnement qui l’accompagne sont très raisonnables. Surtout qu’ils sont le fruit d’une « analyse lucide » de la carte électorale du pays. Les questions que le professeur pose font allusion aux procédés et aux méthodes auxquels recourent « le camp de la patrie » et la communauté dite internationale pour rendre leur action efficace et sa victoire annoncée évidente. Ils devraient retenir suffisamment notre attention. Il s’agit de la suggestion et de la méthode Coué, de l’intoxication et de la manipulation, de la propagande et des faux sondages, du travail de la démoralisation de l’opposition, de la corruption et de la séduction des adversaires politiques, etc. Ces « arguments-rengaines » servis « comme des évidences » fonctionnent sur fond de certaines croyances ayant gagné les esprits : le président sortant dispose de tout l’appareil de l’état, de tout l’arsenal juridique, de tous les moyens matériels, des candidats alimentaires parmi les présidentiables, de la garde prétorienne aguerrie, etc. Il y a là tout un système monté et dont le fonctionnement harmonieux constitue sa seule garantie. Face à un pareil système, l’appel à la sensibilisation nous paraît d’un secours limité. A moins qu’il ait pour corollaire la mise sur pied d’autres procédés et méthodes aidant à échapper à l’opération de capture de ce système et la fabrication assidue d’un autre système des croyances. Son côté séducteur gagne facilement les cœurs et les esprits d’un bon nombre de nos compatriotes dans la mesure où, après trois décennies de mobutisme, la philosophie de la chance (chance eloko pamba) a eu raison de la fabrication de sa destinée dans la douleur que provoque l’attachement à certaines valeurs dans un monde où l’argent facile et les apparences à sauver sont idolâtrés. Il n’est plus rare d’entendre bon nombre de nos compatriotes jetés leur dévolu sur l’un ou l’autre candidat à la présidentielle ou aux législatives parce que « aza na mbongo ou ayebi kolata ou encore alobaka bien ». Donc, avoir l’argent, bien saper, bien parler sont devenus des « valeurs-références » indépendamment de leurs sources. Eu égard à ce travail titanesque de l’inversion des valeurs, un nouvel ordre éthico-mental, œuvre d’une création collective, (dont les élections prochaines ne garantiront pas nécessairement l’avènement) allié d’ « une vraie politique conçue, pensée et réalisée par nous-mêmes » devient une urgence. D’où l’importance d’habiter autrement nos localités. Habiter nos localités L’engouement pour l’élection présidentielle et le peu d’intérêt que suscitent les élections locales posent l’épineuse question de la façon dont nous habitons nos localités. Ils sont révélateurs de tout un esprit, de toute un tas de croyances que entretenons autour du détenteur du pouvoir politique. Il est celui qui, à partir de son projet de société et de son programme de gouvernement, vient nous aider à résoudre nos problèmes en créant les emplois, les écoles, les hôpitaux, les infrastructures routières, etc. Il est « l’homme providentiel », « le Messie » libérateur de tous les maux qui nous assaillent. Cette croyance traverse la plupart de nos cœurs et de nos esprits. Elle nous pousse certains d’entre nous à fabriquer ce « Messie », à inventer un extraterrestre, sans passé, sans présent et seulement homme de l’avenir; il est infaillible et invulnérable. La méthode Coué, la propagande, la corruption, le clientélisme servent ce dessein. Les remises en question de cette fabrication des idolâtres sont mises sur le compte de la mauve foi, de l’envie, de la jalousie ou de la xénophobie. L’homme de l’avenir est pur. Cette image idéalisée de l’homme ou de la femme appelé (e) à gérer la res publica arrive à envoûter ses ténors au point qu’ils en deviennent les gardiens et les protecteurs (irréfléchis) à tout prix, à n’importe quel prix. En effet, l’envoûtement dévitalise, il corrompt les cœurs et les esprits et la capacité d’habiter nos localités en prend le coup. Le lieu où habite le Messie est le plus convoité. Vivre à ses côtés pour être à son service dans la réalisation de son projet de société et de son programme de gouvernement est la seule besogne valable. Ne fût-ce qu’en étant « mwana ya bitinda » c’est-à-dire un garçon des courses (et lesquelles?) Ce faisant, les ténors du pouvoir messianique incarné par l’homme providentiel et leurs adeptes désertent leur responsabilité de co-créateurs des projets de société et des programmes de gouvernement. Ils désertent leurs localités et font de la politique par procuration en aidant le Messie. Or, il nous semble que l’essentiel de la politique se joue dans les interstices que nous créons ensemble pour nous entraider. Il est dans « le milieu ». Milieu comme lieu où l’on habite de manière particulière, en portant les problèmes qu’il pose et qu’ils nous pose; lesquels problèmes permettent la mise en commun de ceux et celles qui les portent et leur co-production dans la quête inlassable des solutions négociées. Milieu comme « interstice » que possibilise cette inlassable quête de solution négociée collectivement. Ici la co-production individuelle et collective est co-action et interaction. La localité devient un « katunga », ce que l’on construit, ce que l’on fabrique ensemble (et qui nous habite) et inlassablement par la pensée, la parole et l’action. Dans ce contexte, « l’homme providentiel » devient au « milieu », par « le milieu »; il est une marque locale. Il ne tombe pas d’en haut, de la fabrication imaginaire de quelques clients. Il s’épanouit « par le milieu ». Comme tous les membres de la localité, il vit de la création politique que permet l’intersubjectivité critique et les « recettes » que les questions locales (particulières) invitent à inventer pour échapper à l’opération de capture des Messies créés d’en haut. Dans ce contexte, le « kapangu », lieu où « la parole est donnée aux autres et échangée avec eux » afin qu’elle porte du fruit dans et par « le milieu » devient indispensable à l’invention « des recettes » pour résister contre les méthodes et les procédés des « hommes que l’on fait passer crédulement » pour des hommes providentiels. « Ce changement d’échelle de la politique aura l’avantage de relativiser la politique d’en haut afin que la décision politique réelle ait un ancrage local, là où des hommes et des femmes réfléchissent ensemble et agissent pour changer leurs conditions de vie. » (Ibidem) En sus, il aura l’avantage d’opposer aux méthodes et procédés concoctés d’en haut, dans les salons huppés de Kinshasa, de Bruxelles, de Londres, de Washington et de Paris d’autres méthodes et procédés (recettes) permettant d’ « assurer un cadre créatif pour des actions de développement local en profondeur » en forçant la main à Kinshasa et à ses alliés et/ou en se passant de leur sauf-conduit. Les Messies-hommes providentiels ont de l’aversion pour les espaces locaux promoteurs du génie créateur local. L’exercice de leur pouvoir procédant du clientélisme, de la propagande, de la corruption et des autres méthodes Coué étouffe les fabrications politiques locales parce sa survie a besoin des pantins et non des créateurs. Lutter malgré la douleur Est-il tard de dénicher « un ou des homme (s) du milieu » chez nous? Non. Pourvu que l’éducation civique et la sensibilisation de nos populations prennent en compte les méthodes et les procédés des créateurs-idolâtres des hommes d’en haut et y opposent d’autres efficaces au niveau de nos différentes localités. Sur le temps. Et que nous populations apprennent à habiter autrement les questions qu’ils portent, en co-créateurs (et non en faiseurs de la politique par procuration pour demeurer éternellement des « bana ya bitinda »). Nous pensons que le Collectif (Collectif pour la Rupture et le Renouveau, C2R en sigle) mis sur pied par le professeur Godefroid Kä Mana et ses amis s’atèle à cette tâche de création d’un autre ordre éthico-mental (fondé sur des valeurs comme la solidarité, la fraternité, l’honnêteté, la compétence, la transparence, le respect de la parole donnée, le sens de la dignité, de la créativité, de l’imagination et de l’inventivité, etc.) et de promotion du local comme lieu de la fabrication commune de notre bonheur et de notre prospérité partagés. Et si « les hommes ou les femmes du milieu » ne sont pas dénichés demain, ce Collectif et bien d’autres, acquis à la cause d’autres manières possibles d’habiter nos localités, devront poursuivre le travail de leur enfantement pour une alternative crédible aux échéances électorales à venir. Pour ceux et celles qui luttent, il n’y a pas d’horizons bouchés; l’enfantement dans la douleur devient un catalyseur pour la lutte. Il n’étouffe pas le désir de voir une nouvelle créature venir au jour. J.-P. Mbelu |
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