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Robert Crem : "La Société générale de Belgique et le Pouvoir s'étaient partagés la bête (Gécamines)"

05 décembre 2005 - L'ancien Pdg de la Gécamines, Robert Crem, vient de tenir une conférence dans le cadre du forum de " Fatal Transactions". Nous publions intégralement le texte de cet exposé, consacré spécialement à la Gécamines. Il y critique, sans menagement, les récentes mesure visant l'éclatement de la Gécamines. Il évoque la politique prédationniste de Léon Kengo et consorts, et le préjudice subi par la Gécamines et le peuple congolais. « En un mot, le groupe Sgb et le Pouvoir s'étaient partagés la "bête" », dit-il, faisant toujours allusion à la Gécamines. Le conférencier ne s'arrête pas en si bon chemin, il propose aussi une thérapeutique. Ci-dessous, le texte.

Ils s'étaient partagé la "bête"

J'exprime mes considérations sur le rôle des ressources naturelles dans la reconstruction de la République Démocratique du Congo. En effet, j'évoque pour la première fois le combat que j'ai mené à partir de 1967 pour que le Congo profite de la plénitude de ses ressources minérales et énergétiques. Il s'agit du procès d'un système et des mesures à prendre maintenant, pour éviter un véritable désastre géologique, minier et social. De l'Indépendance de 1960 à 1966, les principales entreprises minières avaient poursuivi leurs activités et s'approprièrent l'essentiel des profits de production, en profitant du désordre institutionnel de la jeune république. A l'issue de cette période troublée, le nouveau Chef de l'Etat prit conscience de la précarité de son autonomie économique et financière et il intima aux sociétés à capitaux, dont les entreprises minières, de localiser leurs sièges sociaux et leurs actifs financiers au Congo, au plus tard pour la fin de l'année 1966. L'Union Minière du Haut Katanga était l'échantillon le plus représentatif du secteur (Umhk). L'Umhk refusa d'appliquer la loi. Elle fut nationalisée. Mais contrairement à l'indépendance politique de 1960, cette nationalisation avait été soigneusement programmée à Bruxelles. 

J'en sais quelque chose, puisque j'y avais été étroitement impliqué comme employé. L'Umhk prit des mesures de désengagement financier, en sorte que si la nouvelle Gécamines (Gécomin jusqu'en 1971) se trouva en charge de toutes les activités de l'Union Minière, elle n'hérita point de trésorerie, ni de stocks de produits finis et semi-finis hors frontières. Ces stocks flottants avaient été saisis, tandis que les stocks des approvisionnements étaient au plus bas niveau. Confronté à cet état de crise, l'actionnaire-Etat de la Gécomin signa des accords de coopérations technique, métallurgique et commerciale avec la Société Générale des Minerais (Sgm) et la Métallurgie Hoboken Overpel (Mho), toutes des filiales de l'Union Minière. La maison mère n'apparaîtra plus directement, mais elle agira par ses sociétés écrans. Ces accords et d'autres conventions connexes, notamment avec la Belgolaise, avaient un caractère léonin. Elles ont été reconduites en 1968 et en 1974. Je les avais dénoncé en septembre 1983. Mais même en 2005, la concession de l'ex-Union Minière reste internationalement convoitée à cause des réserves estimées de 30 millions de tonnes de cuivre et 3 millions de tonnes de cobalt. Plus les métaux rares et associés comme l'argent, le cadmium, le sélénium, le germanium, le rhénium, le gallium.

De 1967 à 1985, les rétrocessions de la Gécamines assuraient 70 à 85 % des ressources en devises fortes de la République. Au plan de la fiscalité directe et indirecte, Gécomin/Gécamines participait à hauteur de 20 à 30 % du financement du trésor public. Les productions réalisées pendant ces 18 années avaient des sommets historiques, exception faite de la période 1975 - 1978 qui avait été marquée par les crises consécutives à la zaïrianisation et aux deux guerres du Shaba (Katanga). La production chuta, et la société se trouva en difficulté, et, avec elle, l'économie nationale. En 1978 la Banque Mondiale et le Fmi, suivis par plusieurs Etats, avaient alors subordonné la poursuite des plans de financement de l'économie nationale à la reprise en main de la Gécamines par des techniciens reconnus par eux. J'ai été appelé à diriger ce staff. Je revins au Katanga en février 1979, après quatre ans d'absence. Pendant cette période, j'avais dirigé au Rwanda les mines de la « Somirwa », ce qui m'a permis d'acquérir l'expertise de l'exploitation minière artisanale certes, mais contrôlée.

A mon retour au Shaba (Katanga), les réserves géologiques étaient intactes, mais les stocks d'approvisionnement en pièces de rechange et en consommables étaient bas. Les investissements de maintien de production n'avaient pas été effectués. L'endettement à court terme de la société était excessif, à cause du coût prohibitif du préfinancement des exportations par la Belgolaise. Le personnel était démotivé. Tous ces problèmes furent résolus, pour l'essentiel, en deux années. Nous avions reconstitué la trésorerie par une politique agressive sur le marché du cobalt, soutenue par un pont aérien des exportations de cobalt, ce qui permit de reconstituer les stocks mondiaux des principaux utilisateurs. Dans l'autre sens, les avions nous transportaient des pièces de rechange. Notre action avait été soutenue par le gouvernement des Etats-Unis qui procéda à un achat spot de cobalt pour reconstituer son stock stratégique. Cette opération avait été négocié directement avec le sénateur et président de Gsa, Mr Santini, en 1980, suite à l'initiative de l'ambassadeur Robert Oakley et du consul général Dan Sompson. Nous avions également procédé à la restructuration du bilan financier en fonction des fortes fluctuations monétaires.

Mais les conditions de commercialisation échappaient toujours à la Gécamines et, partant, à l'actionnaire-Etat. Je m'étais donc employé à corriger cette situation par une révision complète des accords de commercialisation et de raffinage passés avec la Sozacom, la Sgm et Mho. Nous devions également retrouver une indépendance financière et commerciale en corrigeant les conditions de préfinancement pratiquées par la Belgolaise. Nous avions eu des contacts avec les gouverneurs de la Société Générale de Belgique dont Messieurs Corbiaux et Lamy. Mais il y avait un autre problème majeur : celui des prélèvements directs du Pouvoir au travers de la Sozacom. J'avais négocié ce délicat problème avec le Président Mobutu et on trouva une solution acceptable, calquée sur le mécanisme des fonds spéciaux de la République Française. Les prélèvements du Pouvoir furent réduits. En règle générale, j'avais été soutenu par les différends premiers ministres de la République, à l'exception de Monsieur Kengo wa Dondo. Quant au Président Mobutu, il avait endossé notre politique dans sa lettre au Président de la Banque Mondiale en date du 24 novembre 1981.

De leur côté, la Banque Mondiale, la Cee et la Bei, la Ccce (France) m'avaient apporté leurs soutien et collaboration pendant ces cinq années. Les mesures d'assainissement auraient toutes échoué sans leurs assentiment et directives. Mais cette équipe de la Banque Mondiale avec laquelle j'avais travaillé de 1979 à 1984 fut démantelée en même temps que j'étais limogé. En effet, j'avais atteint mes trois objectifs majeurs avec les accords de Lubumbashi du 29 Septembre 1983. Mais je n'avais pas pu bénéficier de l'opportunité de consolider ces très importants accords. Ces réformes et corrections fondamentales n'étaient appréciées ni par la Société Générale de Belgique, ni par certains proches collaborateurs de Mobutu, dont les privilèges et revenus cachés avaient été dénoncés. C'est ainsi que entre 1982 et 1984, j'avais été approché par le porte parole et ambassadeur du Gouverneur Lamy de la Société Générale, le ministre belge Simonet. Il m'informa le 31 janvier 1984 que mon mandat de Pdg de la Gécamines prendrait fin endéans les trois mois, si je ne renonçais pas à mes mesures d'assainissement. J'ai refusé. Et j'ai été déchargé de mes fonctions par le Premier Commissaire d'Etat Kengo le 02 Février 1984. Il avait même outrepassé ses prérogatives en omettant d'en informer le Président. Je suppose que durant ces cinq années, et plus particulièrement en 1983 et 1984 un puissant groupe de pression avait opéré. J'avais payé la facture, certes, mais c'est le Congo, alors Zaïre et sa population qui en ont été les véritables victimes. En effet, j'estime que le préjudice subi par la Gécamines, de 1967 à 1984, s'est chiffré entre 3 et 4 milliards de dollars américains au profit des sociétés du groupe de la Société Générale de Belgique et entre 4 et 5 milliards de dollars américains prélevés par le Pouvoir, par toutes sortes de ponctions et de commissions occultes. En un mot, le groupe Sgb et le Pouvoir s'étaient partagés la « bête »!!!, un terme utilisé par un administrateur belge. J'ai estimé nécessaire d'évoquer ces faits, en effet la politique actuelle du Congo semble ne pas avoir retenu les séquelles de ce passé récent.

Il faut mettre sous tutelle les sociétés minières!

Les choses s'étaient précipitées après mon limogeage. Entre Février et Novembre 1984, soit en moins de 7 mois, la Gécamines a été prise en main par les non-ferreux belges qui tentèrent même une révision unilatérale des accords de 1983. J'en avais informé le Président Mobutu. Mais il réagit en remerciant illico son « président belge » qui m'avait succédé. Il avait appelé Piet Demerre en « consultation commerciale », mais ce fut pour le remplacer par l'Ingénieur Mulenda Mbo. Malgré tout, la Gécamines avait maintenu sa production pendant quelques années encore, grâce à d'importants prélèvements sur les stocks miniers. Mais un climat délétère s'était installé. Tribalisme et corruption avaient été érigés en système. En 1988, les fuites sur recettes avaient atteint 500 millions de dollars. La Gécamines agonisait. J'avais une nouvelle fois informé le Président de cette situation. Il cessa de réagir. Des années passèrent et la production de cuivre était tombée de 470.000 à 20.000 tonnes. Une pénurie mondiale de cobalt s'était installée. Les prédateurs s'installèrent sur la concession Gécamines et ils se mirent à proliférer. La première opération illégale, quoique structurée, avait eu lieu dans le secteur de Kipushi, à Kasombo. Elle fut menée par l'association Forrest/Union Minière. Ce genre d'activités se sont développées. La concession a été livrée au pillage. Elle l'est encore aujourd'hui. Les politiques sont muets, certains semblent même le cautionner. La Belgique, ancienne puissance coloniale, est restée muette. Une parodie de commission sénatoriale belge a même cautionné le pillage. 

Après le départ de Mobutu, le nouveau régime politique avait semblé vouloir restaurer l'économie nationale. Il avait accepté le principe de la privatisation de la Gécamines en ratifiant un accord avec la Banque Mondiale. C'est ainsi que l'Exécutif avait lancé début 2003 un appel d'offres international pour une gestion intérimaire de la Société qui devrait être confiée pour 18 mois à une firme et à des experts internationaux, par le biais d'une Gécamines Holding. Cette gestion devait débuter en juillet 2003 pour se terminer fin 2004 avec une production de 100.000 tonnes et un chiffre d'affaires de 250 millions de dollars. Mais cette démarche rationnelle dérange certains. Les termes de référence ne sont pas respectés et l'on assiste à un « remake » des expériences de 1974 et 1984. C'est ainsi qu'en juillet 2005, l'Exécutif congolais a, en contradiction avec le plan de redressement de la Société, et du Pays-même, procédé au démantèlement accéléré de la concession Gécamines. Il a octroyé des polygones miniers au mépris des critères de compétences techniques, de surfaces financières, et au profit d'opérateurs non qualifiés et d'aventuriers aux méthodes douteuses. 

Cette fois l'avenir de la République est réellement en péril. C'est pourquoi je prends la parole afin de dénoncer ces stratagèmes, aux conséquences sociales dramatiques et, même, géologiquement inacceptables. On ne peut délibérément détruire d'importantes réserves mondiales de matières premières. Ne s'agirait-il pas d'un crime contre l'humanité? Mais que faire? Bien entendu, seul le Pouvoir congolais peut en décider. Que doit faire ce Pouvoir? Il doit assumer sa responsabilité politique à court terme, et décider une politique minière cohérente et saine. Seules les ressources minérales du pays peuvent restaurer sa crédibilité internationale. Comment le faire? Le profil du candidat à élire aux prochaines élections nationales n'est pas seulement d'être plébiscité par un électorat non manipulé. Il doit pouvoir mettre en place une industrie minière transparente. Et plus concrètement? 

Il faut suspendre tous les contrats en cours ou en voie de finalisation. On doit procéder à l'analyse technique des programmes miniers développés ou proposés. Les comptes financiers des opérateurs actuels doivent être audités. Les opérations commerciales effectuées depuis le début de leurs opérations doivent être vérifiées en quantité, en recettes et au plan fiscal. Et pour éviter un ralentissement des faibles ressources actuelles et « officielles » de l'Etat, des mesures transitoires d'exploitation doivent être proposées aux exploitants. Mais la confirmation des permis d'exploitation ne serait prononcée qu'à l'issue des contrôles. Quelles dispositions légales et autres à prendre? - on doit réviser la législation minière. Sa dernière mouture consolide les affectations de polygones attribués à « l'amiable » - on doit légiférer sur une nouvelle loi minière, - vue la précarité de la République, il faut décréter un état d'urgence qui autoriserait la mise sous tutelle temporaire de tous les opérateurs miniers en activité. - je le répète : il faut auditer financièrement, techniquement et commercialement les contrats en force ou signés, - on doit contrôler effectivement toutes les opérations d'exportations, droits de sortie, etc.) - contrôler les certificats d'exportation (produits, quantités, teneurs.) - analyser les bilans des sociétés minières opérationnelles, - étudier la procédure pénale à appliquer aux prédateurs des gisements miniers. Car il y a matière à des délits de crime économique, vol et recel d'actifs minéraux d'un Etat! - cette dynamique permettrait également de maintenir une certaine activité artisanale, mais organisée et placée sous contrôle. Cette liste n'est pas exhaustive mais elle représente l'urgence. 

Je préconise ces mesures sur base d'expériences d'un passé récent. J'ai vécu toutes ces choses. Ces mesures d'assainissement valent pour toutes les exploitations minières du pays, car toutes sont ou ont été soumises à l'arnaque commerciale ou financière. Mais qu'on se rassure tout de même un peu : malgré les pillages, la République dispose encore de réserves minières confortables. Elles constituent la garantie des investisseurs nationaux et étrangers. Les mesures préconisées permettront d'envisager un avenir serein pour le Congo et l'Afrique subsaharienne. Je rappelle, même s'il faut me répéter, que tous les accords de coopération signés entre l'Afrique et l'Occident reflètent la reconduction des termes de profit de l'époque coloniale. Ils sont trop souvent sanctionnés par les nouveaux leaders africains. Le laxisme de ces derniers est une cause du marasme du continent noir. De l'autre côté, c'est une coopération d'intérêts à sens unique : les sociétés dites coloniales comme les puissances colonisatrices ont avant tout veillé à préserver leurs rentes des situations. Elles y ont souvent réussi. Responsables de cette situation l'Europe et l'Afrique subsaharienne restent des partenaires obligés qui doivent fixer les termes nouveaux d'une collaboration industrielle et financière équitable et transparente. A ce propos, la mise en exploitation de la concession Gécamines exigera plusieurs milliards de dollars. Elle ne peut être entreprise que par un consortium international. Et compte tenu de la détérioration généralisée de l'économie congolaise et de l'insécurité du territoire, l'institution d'une société à charte me parait indispensable. En attendant, et à cause des délais nécessaires pour créer un tel consortium, un contrat de gestion intérimaire doit être structuré comme l'a préconisé la Banque Mondiale. C'est l'intérêt immédiat de la République. Et je termine comme Henri Spaak, lorsqu'il s'était adressé dans le passé à l'Onu : « il n'est pas trop tard, mais il est temps ».

Robert Crem
© 2005 Robert CREM

NDLR. M. Robert Crem a été l'un des conférenciers du forum organisé à la Koninglijke Academie van Belgie ( Académie Royale de Belgique) par Fatal Transactions (Une Ong de Pays Bas) et la Vrije Universiteit Brussel ( ULB) . Il a parlé le 23 novembre 2005. Il avait d' abord écrit brièvement à Joseph Kabila. Mais ce dernier ne réagissant pas, il a émis un communiqué à l' adresse de l'élite congolaise. Nous avions publié son cri (www.congolite.com/polsoc85.htm). Ceci l'a fait inviter par Fatal Transactions. Il semblerait que M. Crem a toujours été haï par Bruxelles qui le qualifierait de " anti-belge" pour avoir combattu les intérêts et magouilles capitalistes en prenant fait et cause pour son employeur, le Congo/Zaire. Il est présentement à la retraite, et vit à Monaco.

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Revised: May 18, 2006 .