Des entreprises internationales complices des
atrocités commises en Ituri, HRW
08 juin 2005 - L’attrait de l’or est au cœur de très nombreuses
atrocités commises contre les droits humains dans la région du
Nord-Est de la République Démocratique du Congo (RDC), a déclaré
Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié le 2 juin. Des
seigneurs de la guerre locaux et des compagnies internationales comptent
parmi les bénéficiaires de l’accès aux régions riches en or alors
que les gens sur place sont soumis à des massacres ethniques, des actes
de torture et des viols. Le rapport de 159 pages intitulé, « Le fléau
de l’or », apporte des informations sur la façon dont des groupes
armés locaux qui s’affrontent pour le contrôle des mines d’or et
des voies commerciales ont commis des crimes de guerre et des crimes
contre l’humanité en utilisant les profits tirés de l’or pour
financer leurs activités et acheter des armes. Le rapport apporte des
détails sur la façon dont une entreprise minière de premier plan,
AngloGold Ashanti, qui fait partie du conglomérat minier international
Anglo American, a développé des liens avec un groupe armé meurtrier,
le Front Nationaliste et Intégrationniste (FNI) qui a aidé l’entreprise
à accéder au site minier riche en or situé aux abords de la ville de
Mongbwalu, dans le district d’Ituri au Nord-Est du pays.
Le rapport de Human Rights Watch illustre également le chemin emprunté
par l’or souillé pour se rendre du Congo en Ouganda voisin d’où il
est expédié vers les marchés mondiaux de l’or en Europe et ailleurs.
Le rapport explique comment une entreprise suisse de premier plan dans
le domaine de l’affinage de l’or, Metalor Technologies, a déjà
acheté de l’or à l’Ouganda. Après des discussions et une
correspondance entretenue avec Human Rights Watch depuis décembre 2004
et après l’envoi du rapport pour impression, la compagnie a annoncé
le 20 mai qu’elle allait suspendre ses achats d’or auprès de l’Ouganda.
Human Rights Watch s’est réjoui de la déclaration de Metalor.
« Les sociétés commerciales devraient veiller à ce que leurs
activités soutiennent la paix et le respect des droits humains dans des
régions instables comme celle du Nord-Est du Congo au lieu d’avoir un
effet contraire dans ces domaines, » a déclaré Anneke Van Woudenberg,
chercheuse sur la RDC à Human Rights Watch. « Les seigneurs de la
guerre locaux utilisent les ressources naturelles pour soutenir leurs
activités sanglantes. Tout type d’appui apporté à de tels groupes,
directement ou indirectement, doit cesser. »
En violation des normes internationales régissant la conduite des
affaires et du propre code de conduite de la compagnie, AngloGold
Ashanti a fourni un appui financier et logistique – qui a ensuite
conduit à des bénéfices politiques – au FNI et à ses dirigeants,
un groupe responsable de certaines des pires atrocités commises dans
cette région déchirée par la guerre. Dans un courrier adressé à
Human Rights Watch, AngloGold Ashanti affirmait qu’il n’existait «
aucune relation de travail ou d’un autre ordre avec le FNI » mais que
la compagnie avait effectué des paiements au profit du FNI, dont un en
janvier 2005 « contre son gré ». AngloGold Ashanti a également
affirmé que des contacts avec la direction du FNI étaient «
inévitables ».
Les chercheurs de Human Rights Watch ont recueilli des documents
relatifs à des rencontres entre la compagnie et les responsables du
groupe armé. Floribert Njabu, le président du FNI comme il aime à se
faire appeler, a déclaré à Human Rights Watch : « Le gouvernement ne
viendra jamais à Mongbwalu. C’est moi qui ai donné à [AngloGold]
Ashanti la permission de venir à Mongbwalu. Je suis le patron de
Mongbwalu. Si je veux les chasser, je le ferai. »
AngloGold Ashanti a débuté les préparatifs de ses activités d’exploration
de l’or à Mongbwalu fin 2003. La compagnie a obtenu les droits
miniers sur cette vaste concession aurifère en 1996 mais gênée par la
guerre en cours, elle a dû reporter ses activités sur place jusqu’à
la signature d’un accord de paix et l’installation d’un
gouvernement de transition à Kinshasa. Le gouvernement central n’est
pas parvenu à établir son contrôle en Ituri et les régions autour de
Mongbwalu sont restées aux mains du groupe armé FNI.
« En tant que compagnie mettant en avant un engagement en faveur de la
responsabilité sociale des entreprises, AngloGold Ashanti aurait dû
attendre jusqu’à ce qu’il lui soit possible de travailler à
Mongbwalu sans avoir à entrer en relation avec des seigneurs de la
guerre responsables d’abus, » a déclaré Van Woudenberg. « Le Congo
a désespérément besoin des investissements des entreprises pour aider
à reconstruire le pays mais de tels engagements de la part des
entreprises ne doivent pas apporter un appui à des groupes armés
responsables de crimes contre l’humanité. »
Du 1er au 3 juin, Anglo American assure la co-présidence du Sommet
économique africain à Cap Town dont le but est de promouvoir les
investissements et l’engagement des entreprises comme vecteurs de
changement en Afrique.
Les concessions aurifères du Nord-Est du Congo, parmi les plus riches d’Afrique,
pourraient contribuer à la reconstruction de l’économie congolaise
totalement dévastée. Selon les chercheurs de Human Rights Watch, les
combats entre les groupes armés pour le contrôle de la ville de
Mongbwalu, riche en or ont coûté la vie à au moins deux milles civils
entre juin 2002 et septembre 2004. Un mineur a déclaré à Human Rights
Watch : « On est maudit à cause de notre or. On ne fait que souffrir.
Il n’y a pas de profit pour nous. »
Pendant toute la durée du conflit, l’orpaillage s’est poursuivi.
Une quantité d’or représentant des millions de dollars quitte
illégalement le Congo chaque année. Une partie de cet or est destinée
à la Suisse. La compagnie suisse d’affinage, Metalor Technologies, a
acheté de l’or à l’Ouganda. Interrogé par Human Rights Watch sur
ces achats le 21 avril 2005, Metalor a affirmé que la compagnie
estimait que « l’or … avait une origine légale. » Cependant,
comme l’Ouganda n’a pratiquement aucune réserve en or qui lui soit
propre, une part significative de l’or acheté par la compagnie a
très certainement été extrait au Congo. Dans sa déclaration publique
du 20 mai, Metalor a affirmé que la compagnie n’accepterait pas de
livraisons supplémentaires de l’Ouganda tant que la compagnie n’aurait
pas une vue claire de la position du pays et des statistiques en
matière de production et d’exportation d’or.
« Nous espérons que d’autres compagnies vont emboîter le pas à
Metalor, » a déclaré Van Woudenberg. « Les problèmes que nous avons
étudiés ne sont pas propres au Congo, ni à une compagnie
internationale en particulier. Les règles régissant le comportement
des entreprises doivent être appliquées sinon elles n’ont aucun sens.
»
En août 2003, un groupe d’experts des Nations unies a adopté un
projet d’ensemble de normes relatives aux droits humains et aux
affaires connu sous le nom de Normes des Nations unies. Cette démarche
reflète un consensus de plus en plus grand sur le besoin de normes
relatives à la responsabilité des entreprises mais ces normes n’ont
pas encore été largement mises en œuvre par les compagnies. La
communauté internationale n’est pas non plus parvenue à s’attaquer
efficacement au lien entre exploitation des ressources et conflit au
Congo, choisissant d’ignorer de précédents rapports des Nations
unies qui soulignaient le problème.
Le Nord-Est du Congo a été l’une des régions les plus durement
touchées par la guerre de cinq ans qui a dévasté le Congo. Des
groupes armés rivaux ont perpétré des massacres ethniques, des viols
et des actes de torture dans ce coin du Congo riche en minerais. Un
conflit local entre les groupes ethniques hema et lendu alliés à des
groupes rebelles nationaux et des soutiens étrangers, dont l’Ouganda
et le Rwanda, a fait plus de 60 000 morts, selon les estimations des
Nations unies. Ces pertes ne représentent qu’une fraction des quelque
quatre millions de morts civils dans tout le Congo, un bilan qui fait de
cette guerre la plus meurtrière pour les civils de tous les conflits
depuis la Seconde guerre mondiale.
« Les efforts de paix au Congo risquent d’échouer si la question de
l’exploitation des ressources naturelles et de son lien avec les abus
contre les droits humains ne fait pas partie des priorités, » a
déclaré Van Woudenberg. « Les citoyens congolais méritent de
bénéficier des richesses de leur pays, non pas de les subir comme un
fléau. »
Extraits du rapport "Le fléau de l’or"
Un témoin des atrocités commises par le groupe armé UPC dans un
village proche de Mongbwalu :
J’ai vu beaucoup de gens les membres liés prêts à être exécutés.
L’UPC a déclaré qu’ils allaient tous les tuer. Ils ont forcé les
Lendu à creuser leurs propres tombes … [puis] ils ont tué les gens
en les frappant à la tête avec une masse.
Un témoin à Mongbwalu :
Quand l’UPC était à Mongbwalu, ils envoyaient leur or à Bunia et de
là, il était expédié vers le Rwanda. En échange, ils recevaient des
armes.
Un témoin des meurtres par le feu des femmes hema accusées par le
groupe armé FNI d’être des sorcières :
La stratégie consistait à les enfermer dans la maison et à y mettre
le feu. Ils ont capturé les femmes dans les campagnes autour. Ils ont
dit que c’était pour les faire venir parler de la paix. Ils ont mis
dix femmes dans une maison, ont lié leurs mains, ont fermé les portes
et ont mis le feu à la maison. Ceci a duré pendant deux semaines
environ, avec des meurtres nuit et jour.
Un jeune commerçant en or torturé parce qu’il n’avait pas payé
certains impôts au groupe armé FNI :
Là-bas, j’ai passé deux jours dans un trou dans le sol recouvert de
bâtons. Ils m’ont sorti du trou pour me battre. Ils m’ont attaché
à une bûche et après, chacun à leur tour, ils m’ont battu avec des
bâtons, sur la tête, sur le dos, sur les jambes. Ils ont dit qu’ils
allaient me tuer.
Un témoin du travail forcé :
Les combattants FNI viennent chaque matin et font du porte à porte. Ils
se séparent pour trouver de jeunes gens et ils en prennent environ
soixante à la rivière Agula pour trouver de l’or… Ils sont
contraints de travailler. Si les autorités essaient d’intervenir, ils
sont battus.
Une victime d’actes de torture par le Général Jérôme :
Ils ont dit que l’or était pour le Commandant Jérôme et qu’il
avait besoin de l’argent pour construire sa maison. Ils ont dit que si
je ne donnais pas l’argent, Jérôme donnerait l’ordre pour que je
sois tué. Le cinquième jour, Jérôme est venu avec ses officiers à
la prison … et a pointé son fusil vers moi. Il a dit : « Depuis le
premier jour, j’ai dit que je te tuerais. Je ne plaisante pas. Aujourd’hui,
c’est ton dernier jour. » Ils m’ont fait sortir du trou et m’allonger.
Jérôme a chargé son revolver et l’a mis contre mon cou.
Ingénieur des mines dans la région minière riche en or de Durba
où l’armée ougandaise avait séjourné :
L’armée ougandaise est responsable de la destruction de la mine [d’or]
de Gorumbwa. Ils ont commencé à faire sauter les piliers. Ils
faisaient ça de façon désordonnée et sur de nombreux piliers. Des
gens ont été tués quand la mine a fini par s’effondrer. Ce n’est
pas leur pays alors ils se moquaient de cette destruction.
Un commerçant en or répondant à une question sur les raisons de
son travail dans des mines dangereuses :
C’est quoi les autres choix ? C’est la seule façon de gagner de l’argent.
C’est pour ma propre survie et celle de ma famille. »
Un responsable du gouvernement congolais :
On est là à regarder les ressources de notre pays disparaître sans
bénéfice pour le peuple congolais.
Charles Carter, vice-président d’AngloGold Ashanti :
La compagnie a pris des dispositions pour « débuter les forages d’exploration
sur le gîte de Kimin [OKIMO] dans la région de l’Ituri en RDC, …[A]lors
que cet environnement est de toute évidence très difficile
actuellement, nous nous réjouissons de l’opportunité d’explorer
pleinement les propriétés que nous avons au Congo, estimant que nous
avons maintenant accès à des perspectives de croissance
potentiellement excitantes en Afrique centrale. »
Un observateur local des événements dans les régions minières :
Njabu [président du FNI] a maintenant un pouvoir à cause de l’or qu’il
contrôle et [de la présence] d’AngloGold Ashanti. C’est son as et
il va l’utiliser pour obtenir du pouvoir à Kinshasa.
(SOURCE : HRW) Lire intégralité du rapport ICI
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