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Militaires nommés ministre de l'Intérieur et gouverneur de Kinshasa, une déclaration de guerre à Bemba?

13 octobre 2006 - Mardi le président Joseph Kabila a pris une série de décrets nommant quelques personnalités au sein du gouvernement et dans la territoriale. Tout remaniement d’une équipe gouvernementale obéit à une nécessité de recentrage de la politique menée ou de conformité aux enjeux politiques en présence. En analysant les enjeux politiques en cours entre les deux-tours de l'élection présidentielle, il y a lieu de se demander si nommer des militaires proches de Kabila à la tête du ministère de l’ordre public appelé, de par sa mission, à contrôler tout le monde, y compris son challenger, est un gage de paix ou germe de conflit? Sans ausculter le débat légitime que peut soulever cette initiative unilatérale sur l’étendue des pouvoirs d’un président-candidat, je concède que le contexte socio-politique congolais marqué par la mise en place progressive des nouvelles institutions démocratiquement élues appelle des ajustements obéissant au principe de continuité de l’Etat et des institutions publiques consacré aussi bien par les constitutions précédentes de la RDC que par celle de la troisième république. Le président de la république dispose à cet effet d’un pouvoir de fait totalement compatible avec la Constitution congolaise, à condition bien-entendu qu’il soit utilisé dans l’intérêt supérieur de la nation et dans le respect des procédures. Ce ne sont donc pas les décrets présidentiels eux-mêmes qui sont en cause bien que l’interprétation de ce remaniement gouvernemental qui ne concerne que les membres de la composante ex-gouvernement de Kinshasa laisse apparaître un manque de concertation dans l’espace présidentiel qui aurait permis un remaniement global au sein de toutes les composantes qui forment le gouvernement.

Le contexte politique en RDC aujourd’hui appelle à scruter chaque acte pris au sommet de l’Etat en ce qu’il constitue une prémisse de ce qui attend les congolais dans leur avenir proche. Sur la forme, en plus de l’exigence constitutionnelle de discussion en conseils de ministres pour toute nomination aux postes importants, la méthode consensuelle semble la plus sage pour éviter toute contestation politique et imposture dans la prise des décisions. L’apaisement des tensions après les évènements lourds de conséquences du 20, 21 et 22 août 2006 et la construction d’un climat favorable à la confiance réciproque sont à ce prix. Malheureusement, il ressort des informations en notre possession que les décisions de réaménagement de l’équipe gouvernementale certes nécessaires prises par le président Kabila relèvent de sa seule et unique initiative. Il a continué à agir « strictement » dans la logique des composantes alors que l’image de garant (de l’unité) de la nation et du rassembleur qu’il a voulu présenter à la communauté nationale et internationale lors des campagnes électorales l’aurait amené à dépasser cette logique et à anticiper sur les nécessités de réorientation de la gestion transitoire du pays qui étaient pourtant prévisibles. Pourquoi le président de la république n’a-t-il pas entamer des discussions avec les autres animateurs de la transition en vue d’un remaniement global pour assurer une fin de transition apaisée et un passage en douce vers les institutions de la troisième république?

Par ailleurs, la nomination de deux militaires respectivement aux postes de ministre de l’intérieur et du gouverneur de la ville stratégique de Kinshasa en termes de détention de pouvoir semble inquiétant pour l’issue pacifique du processus électoral. Alors que la communauté internationale appelle les deux candidats en lisse pour le deuxième tour des élections présidentielles à donner des gages de paix, comment peut-on interpréter le placement de la ville de Kinshasa que l’Onu et les autres organes d’accompagnement du processus en RDC appelle à la démilitarisation et le contrôle de la police, de la gendarmerie et des services de sécurité sous le contrôle des militaires notoirement connus pour être des inconditionnels de Kabila et nommés en tant que membres de sa composante? Serait-ce là, une déclaration de guerre? Que se passera-t-il si Bemba et Ruberwa, en suivant l’exemple de Kabila, proposaient des militaires proches d’eux aux postes du gouvernement réservés à leurs composantes dans le cadre du désengagement des cumuls de mandat prévu par la Constitution de la troisième république? Les gages de paix et de responsabilité réclamés par la communauté internationale en vu du déroulement apaisé du deuxième tour passent-ils par la militarisation des responsabilités politiques et des préparatifs sécuritaires ou plutôt par des actes de bonne volonté?

Chacun est libre de répondre à ces questions au regard des évènements qui se sont déjà déroulés dans le pays et particulièrement ceux du 20, 21 et 22 août dernier qui ont vu s’opposer à l’arme lourde des militaires fidèles à Kabila et ceux fidèles à Bemba. Néanmoins, il est clair que ces nominations entrent dans la stratégie des préparatifs de guerre que le camp de Kabila a commencé au lendemain de la proclamation des résultats du premier tour des élections présidentielles. Un journal proche de Kabila a annoncé récemment le soutien de l’ex-rébellion du RCD-Goma à l’Alliance pour la Majorité Présidentielle (AMP) qui porte la candidature de Kabila pour sa victoire au deuxième tour des élections présidentielles. Or, on sait que c’est Azarias Ruberwa, président de ce parti qui dirige la commission de la défense et de la sécurité en tant que Vice-président alors que Adople Onusumba est le patron du ministère de la défense pour le compte du même parti. Après les affrontements du mois d’août cités plus haut, le président Kabila a nommé dès le mois de septembre un nouveau chef d'état-major de la Force terrestre, le général Gabriel Amisi Kumba, Plus connu sous son sobriquet de guerre Tango Fort. Ex-officier de l’ex-rébellion pro-rwandaise du RCD-Goma lui aussi, Tango Fort s'était fait connaître pour ses actions coup de point et de terreur pour mettre au pas les populations de Kisangani et celles du Maniema qui lui ont values d’être épinglé en 2002 par le rapporteur des droits de l'homme des Nations Unies.

Le pire est donc à venir car l’histoire congolaise nous renseigne que les nominations des militaires à la tête des gouvernorats obéissaient à une déclaration d’état d’urgence ou d’état de guerre. A titre de rappel dans un passé relativement récent, quand les forces de l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL en sigle) ont commencées à s’approcher dangereusement de Kinshasa, le Maréchal Mobutu nomma des militaires à la tête des provinces encore sous contrôle de ses forces avec pour la province de Bandandu, un certain Général Kalume Numbi; ce qui donne aux observateurs avertis un sentiment du déjà vu bien que la mission de celui qui était alors chargé de stopper l’avancée des hommes de Laurent-Désiré Kabila sur Kinshasa tourna en « trahison et collaboration avec l’ennemi » d’après l’aveu même des anciens de l’AFDL. Ce qui lui valut des récompenses en termes de responsabilité dans le gouvernement AFDL de Kabila-père.

Au delà de la déclaration de guerre et d’état d’urgence que symbolise les nominations de Tango Fort à la force terrestre et des généraux Kalume et Liwanga respectivement au ministère de l’intérieur et à la tête de la ville-province de Kinshasa, Kabila a voulu lancer un triple message à Bemba d’abord, à la communauté internationale ensuite et aux congolais enfin. A la communauté internationale, Kabila veut-il dire qu’il est et restera le maître à Kinshasa et qu’il se donne les moyens pour y arriver? Beaucoup d’observateurs pensent à tort ou à raison que depuis l’attaque de la résidence de Bemba sur ordre de Kabila alors que s’y trouvait 14 ambassadeurs des pays accompagnateurs du processus politique en RDC, les faveurs de cette communauté internationale auraient changé de camp. Remettre sur la sellette le Général Kalume, celui-là même qui a été impliqué par les rapports onusiens dans les crimes économiques et le pillage des ressources naturelles de la RDC en cette période charnière du processus politique n’est-ce pas là une mauvaise manière de narguer cette communauté internationale?

A la population congolaise, Kabila enverrait-il un message clair sur ses intentions au cas où les résultats du deuxième tour ne correspondrait pas à ce qu’il attend, c’est-à-dire, sa victoire? « J’y suis et j’y resterai quelque soit vos votes, sinon c’est la guerre » serait-ce là l’état d’esprit de Kabila en nommant ses hommes de confiance aux postes clés de l’armée et de la sécurité publique? Ce message s’adresserait-il particulièrement aux populations de Kinshasa qui n’ont été que près de 10 % à voter pour l’actuel président alors qu’ils sont plus de 50 % à avoir opté pour son challenger?

A Bemba enfin, le placement de l’administration de l’armée de terre, de la police et de la capitale Kinshasa sous contrôle direct des militaires proches de Kabila et le rapprochement entre le RCD-Goma et l’AMP signifierait-il qu’il est cerné et que ses moindres gestes et actes sont désormais observés.

Pour conclure, j’aimerais rappeler deux articles de la Constitution de la troisième république sur le rôle de la police et de l’armée qui permettront à chacun de se faire une idée exacte sur la capacité des responsables politiques actuels à conduire le pays vers un Etat de droit et démocratique. Les articles 183 et 184 stipulent que « la Police nationale est apolitique. Elle est au service de la Nation congolaise. Nul ne peut la détourner à ses fins propres. La Police nationale exerce son action sur l’ensemble du territoire national dans le respect de la présente Constitution et des lois de la République. La Police nationale est soumise à l’autorité civile locale et est placée sous la responsabilité du ministère qui a les affaires intérieures dans ses attributions ». L’article 188 dispose que « les Forces armées sont républicaines. Elles sont au service de la nation toute entière. Nul ne peut, sous peine de haute trahison, les détourner à ses fins propres. Elles sont apolitiques et soumises à l’autorité civile ».

Les actes de nomination des généraux Kalume et Liwanga sont-ils conformes à la constitution de la troisième république alors qu’il n’y a pas eu proclamation d’état d’urgence et d’état de guerre pouvant les justifier? Il est évident que non.

Jean-Paul Mopo

Juriste et Chercheur,
Analyste Indépendant
mokob@yahoo.fr 

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Revised: October 13, 2006