|
|
Affrontements de Kinshasa : l'interview qui a jeté
la poudre au feu
26 mars 2007 - Les affrontements du 22 et
23 mars à Kinshasa ont été une surprise pour beaucoup. Mais, certains
observateurs indiquent que la diffusion dimanche 18 mars, par certaines
chaînes de télévision, de l'interview en lingala que Jean-Pierre Bemba
a accordée à la presse nationale pour marquer sa rentrée politique,
serait à la base des incidents tragiques qui se sont déroulés dans la
capitale. En effet, en critiquant Joseph Kabila et son gouvernement, les
accusant d'incompétence de corruption et d'avoir vendu une portion du
territoire congolais aux Angolais, le chef de l'opposition
"légale" en République Démocratique du Congo aurait, de ce
fait, signé son arrêt de mort. Car, ces paroles qui ont reçu un accueil
largement positif auprès des téléspectateurs de Kinshasa, du reste
acquise à cause, ont fâché les membres de la majorité présidentielle
(Amp) au pouvoir. Ci-dessous, le texte de la traduction française de cet
entretien qui vaut la peine d'être lu et relu.
Entretien Bemba-Presse
Presse : Quel est votre état de santé aujourd’hui
étant donné que nombreux sont des Congolais qui avaient versé les armes
lors des obsèques du cardinal Frédéric Etsou en vous voyant avec des
béquilles?
Jean-Pierre Bemba : J’avais connu un accident comme vous le
savez. Mon médecin m’avait demandé d’immobiliser ma jambe pendant 3
mois pour que les os rentrent en place et se consolident. C’est fait et
le dernier contrôle de la radiologie a été concluant. Je suis donc bien
portant aujourd’hui. Je vais bien marcher et reprendre mes activités d’ici
là.
Presse : La population vous reverra en bonne forme comme d’habitude?
J.P. Bemba : Bien sur que oui.
Presse : Après les élections, il en est résulté un Premier
ministre qui a formé son gouvernement et élaboré un programme qui a
été présenté et approuvé à l’assemblée nationale. Mais celui-ci a
essuyé des critiques acerbes de la part de Jean-Pierre Bemba et de son
parti, contrairement aux bailleurs de fonds qui manifestent un engouement.
Pourquoi rejetez-vous ce programme?
J.P.B : Je fus un des responsables du gouvernement pendant la
transition en charge du secteur économique et financier. J’ai la
maîtrise et l’expertise de ce secteur dans notre pays. Je vous rappelle
qu’à notre avènement en juillet 2003, l’économie était mal en
point. Il n’y avait plus de confiance : notre monnaie était au
plus bas. Pendant 3 ans, avec l’effort d’autres membres du
gouvernement, la barre a été redressée. Il a été noté la reprise des
activités économiques et j’ai parcouru le Congo de part en part pour
évaluer les problèmes qui se posaient. En parcourant ce programme, je
constate qu’il s’agit d’un chapelet d’intentions. Nulle part, il
est indiqué où il y aura adduction en eau, desserte en électricité, la
réhabilitation d’hôpitaux, de routes, d’écoles, etc. Par où
vont-ils commencer, comment et avec quels moyens? Quels sont les axes
prioritaires? C’est cela le programme. Ce que j’ai parcouru n’en est
pas un. A l’allure où vont les choses, il est évident que rien ne va
se réaliser.
Presse : Il ressort de ce programme que la lutte contre la
corruption est une des propriétés, mais malgré cela vous continuez à
soutenir que c’est un chapelet d’intentions?
J.P.B. : Je suis d’accord avec la lutte contre la corruption
et la fraude. A notre avènement pendant la transition, le budget de l’Etat
était de 350 millions Usd. Celui-ci a atteint 1 milliard Usd grâce à la
mobilisation des recettes, à la lutte contre la corruption. Je ne voudrai
pas dire qu’il n’y avait pas de corruption pendant la transition, mais
le niveau atteint aujourd’hui dépasse tout entendement. Pendant ces 3
mois, la corruption a atteint le sommet de l’Etat. L’argent sort pour
acheter publiquement la conscience des politiciens. Vous vous rappellerez
ce qui est arrivé lors des élections des sénateurs et gouverneurs de
province. L’argent est sorti de la Banque centrale pour acheter les
hommes politiques. Les preuves existent. Je ne crois pas en leurs
intentions sur la lutte contre la corruption au regard de ce qui se passe.
La corruption a atteint le sommet de l’Etat. En bas, on ne peut que
suivre l’exemple d’en haut.
Presse : Qu’à cela ne tienne, selon vous, ce programme n’en
est pas un. Mais qu’est-ce qui doit être fait ou quel peut être votre
apport en tant qu’opposition républicaine pour améliorer la situation
dans la mesure où, contrairement à la transition, tous les indicateurs
vitaux ont viré au rouge : plus d’eau, de fourniture en
électricité, de transport...
J.P.B. : Tout ce que vous venez d’énumérer est vrai.
Autrefois, on a laissé entendre que le « 1+4 » était
mauvais, mais comparativement à la situation actuelle c’est pire. En un
mot, le pays n’a pas de dirigeants capables de résoudre les questions
de la population. Tout remonte, en effet, à juin 2006 avec la campagne
électorale 1er et 2ème tour de la présidentielle qui nous a éloigné
de la gestion des affaires de l’Etat. Depuis cette époque, notre
monnaie dégringole, les frais de transport, le prix de carburant, sont à
la hausse. Aujourd’hui, on frôle la barre de 600 Fc pour un dollar Us,
alors qu’en son temps, cela pendant 3 ans, la monnaie est restée stable
pour protéger et préserver le pouvoir d’achat de la population. La
première chose à faire pour préserver la population de la misère, c’est
de stabiliser et de protéger notre monnaie, de sorte que même les
gagne-petit ne soient pas confrontés à la fluctuation de prix. Mais ce
qui se passe aujourd’hui dépasse les bornes. Pendant seulement 2 mois,
le taux de change est passé de 450 Fc à 600 Fc le dollar Us. L’argent
sort du Trésor public, de la Banque centrale sans contrepartie
productive. Raison pour laquelle il y a des billets pimpants neufs de 500
Fc sur le marché. C’est l’argent de la corruption. Le réflexe d’une
personne à qui on a remis 50 ou 100 mille Usd de corruption, c’est d’aller
sur le marché et de le changer à n’importe quel taux. Ceci avec
raison, étant donné que c’est de l’argent sans valeur, sans effort.
C’est un don, l’argent volé. Si cela perdure, ne soyons pas surpris
que le dollar crève le plafond de 1000 Fc. Il n’ y a plus de politique
budgétaire ni monétaire. En ce qui concerne l’appréciation positive
du Programme par les bailleurs de fonds, ceci est bon pour eux et non pour
la population congolaise. Ils ne s’occupent pas du pouvoir d’achat du
peuple congolais. Quel est le sort des policiers, soldats, fonctionnaires,
… qui sont payés en Fc si le pouvoir d’achat chute? N’oubliez pas
que notre économie dépend de l’extérieur étant donné que tout est
importé : poulets, poissons, sucre, sel, oeufs, etc. Autrement dit,
le prix pratiqué sur le marché dépend de notre monnaie par rapport au
dollar Us. Voilà ce qui explique la souffrance des Congolais au regard de
l’instabilité de notre monnaie. A propos de 1,4 milliard promis par les
bailleurs de fonds, ce n’est pas autre chose que ce qui résulte des
accords de Paris entre le gouvernement de la transition et la Banque
mondiale en décembre 2003 d’où découle le Dscrp défendu par le
ministre Sessanga. Attendons voir ce que le gouvernement actuel va faire
de sa propre initiative. D’autant qu’il ne faut pas flouer par la
suite la population que telle route, tel hôpital a été réhabilité. C’est
l’argent de la Banque mondiale. C’est l’argent négocié avec les
bailleurs de fonds pendant la transition.
Presse : Vous voulez dire que le Programme va échouer parce
que l’argent viendra plus de l’extérieur, mais le Premier ministre a
dit que l’argent pourrait être généré de l’intérieur notamment
par les audits?
J.P.B. : J’ai exigé des audits jadis et vous en connaissez
les résultats : beaucoup de mandataires ont été pris la main dans
le sac.
Presse : Ils n’ont jamais été arrêté?
J.P.B. : Pourquoi? Parce que dans notre pays il n’y a pas de
justice. Les rapports d’audit ont été envoyés au Procureur général
de la République. Qu’en a-t-il fait? Il s’est assis dessus. Si nous
continuons de la sorte, rien ne changera. C’est pourquoi il faut lutter
contre la corruption à tous les niveaux, mais je n’en vois pas les
signaux. Il faut gagner la confiance des opérateurs économiques. Quel
message leur adresser pour qu’ils viennent investir au regard du
désordre observé : pas de sécurité, corruption au sommet de l’Etat,
désordre dans l’appareil judiciaire… Quelle confiance garantir aux
opérateurs économiques désireux de venir investir dans notre pays?
Presse : Ce n’est pas finalement un acharnement de votre
part étant donné que vous n’êtes pas au pouvoir?
J.P.B. : Je suis mu juste par la défense des intérêts de la
population. J’ai choisi d’être en marge des institutions compte tenu
des fraudes et tricheries qui ont caractérisé les élections. J’ai
opté pour la paix afin qu’il n’y ait plus de guerre dans le pays.
Tout ce que je dis, c’est de par ma petite expérience. Je ne vois rien
de sérieux se profiler à l’horizon. Attendons voir.
Presse : En parlant de la corruption, vous avez fait allusion
aux élections des sénateurs et des gouverneurs de province. A ce sujet,
l’Union pour la Nation avait la majorité dans certaines provinces, dont
la ville de Kinshasa. Mais à l’issue de ces élections, vous n’avez
gagné que la seule province de l’Equateur? Quel est votre avis à cet
effet?
J.P.B. : Nous nous sommes battus pour l’avènement de la
démocratie dans notre pays, pour que le pouvoir émane du peuple et que
celui-ci choisisse librement ses dirigeants. Au Bas Congo, à Kinshasa, au
Kasaï-Occidental, les bureaux des assemblées provinciales sont entre les
mains des membres de l’Union pour la Nation par la volonté des
députés provinciaux. Mais comment expliquez que ces mêmes députés
foulent au pied leur majorité au moment des élections des sénateurs et
des gouverneurs de province. Voilà le résultat de la corruption. Qu’est
ce qui s’est passé? Avec l’argent de l’Etat, le pouvoir a corrompu
nos députés provinciaux : 50, 100 mille dollars Us pour acheter
leurs voix. Ce qui a fait qu’à Kananga, à Kinshasa, y compris le
Bas-Congo, nous avons manqué deux voix. Comment expliquer que les mêmes
députés qui ont voté à la majorité pour les bureaux des assemblées
provinciales puissent voter autrement pour le sénat et les gouvernorats?
C’est la corruption au sommet de l’Etat. Le pouvoir refuse que l’opposition
bénéficie d’un peu d’espace dans notre démocratie, dans notre pays.
Nous avons lutté pour la démocratie et non pour l’instauration de la
corruption. En réalité, ces gouverneurs ne reflètent pas la volonté du
peuple. Quand nos compatriotes du Bas-Congo se sont levés contre cet
ordre de chose, la réaction c’était de les tuer. Voilà les résultats
de 3 mois de pouvoir : instaurer la corruption au sommet de l’Etat,
interdire aux gens de manifester contre la corruption. Que ce soit à
Kananga, au Bas-Congo et à Kinshasa, ce n’est pas la volonté du
peuple. Ce n’est pas le jeu démocratique, mais plutôt le résultat de
la corruption. C’est cela le bilan des élections. Nous avons donc
régressé dans notre pays, nous sommes loin de la démocratie. C’est la
dictature de l’argent. Pour avoir le pouvoir, il faut l’acheter. Où
est la démocratie? Où est la volonté du peuple, l’exemple de la lutte
contre la corruption? Tout s’est passé au vu et au su de la population.
Quel message avez-vous envoyé à l’extérieur pour que les opérateurs
économiques viennent investir dans notre pays, maintenant que l’argent
a force de loi? Les choses sont inversées : si tu veux le pouvoir,
tu donnes l’argent, mais pas solliciter le suffrage du peuple.
Presse : Ce résultat n’est pas aussi le fait du système
électoral? Pourquoi n’avoir pas voulu que la population élise
directement les gouverneurs?
J.P.B. : Nous n’aurions pas accepté ce système si nous
avions réalisé que la corruption pouvait émaner du sommet de l’Etat.
Nous n’avions pas aussi pensé que les députés pouvaient vendre leurs
voix à cause de l’argent. Ils sont là grâce au peuple et ils ne
devaient que continuer à exprimer la volonté de celui-ci.
Malheureusement, ils ont opté pour leurs intérêts personnels. Nous
sommes donc dans un système perverti. Nous avons accepté ce système
électoral parce qu’on a soutenu qu’il n’y a pas d’argent pour
organiser les élections au suffrage direct. C’est une grande erreur.
Presse : Avez-vous des preuves sur la corruption que vous
dénoncez, d’autant que dans l’autre camp l’on soutient que les
gouverneurs ont été élus sur base de leurs programmes? Aussi, l’opinion
voudrait-elle savoir si c’en est fini avec la ville de Kinshasa étant
donné que vous avez été débouté depuis la Cour d’appel jusqu’à
la Cour suprême de justice?
J.P.B. : Nous n’avons pas baissé les bras en ce qui
concerne Kinshasa. Je ne peux dévoiler ici nos stratégies. Nous irons
jusqu’au bout conformément aux lois du pays. C’est notre droit, le
droit du peuple. A Kinshasa, par exemple, tout le bureau de l’assemblée
provinciale est entre les mains de l’Union pour la Nation même si le
Mlc est majoritaire. Il en est de même à Kananga, à l’Equateur. C’est
ici que je pose la question de savoir comment les mêmes députés qui ont
voté les membres des bureaux se sont comportés autrement pour les
sénateurs et les gouverneurs de province. Il n’y a pas eu seulement la
corruption, mais aussi des menaces. A Kinshasa, les chefs coutumiers ont
été menacés. C’est le cas aussi à Kananga. On a dépêché des
soldats par avion à Mbuji-Mayi avec de l’argent. Ceux-ci ont corrompu
les députés provinciaux et les ont menacés publiquement dans la salle
au cas où le résultat n’était pas en faveur du pouvoir. A Kananga,
les chefs coutumiers ont été instruits par téléphone de soutenir le
candidat gouverneur du pouvoir, au risque de perdre leur pouvoir. C’est
ça la démocratie?
Presse : Les élections ont généré la question de
nationalité dans le Kasaï, question qui a suscité des débats houleux
à l’assemblée nationale et qui s’est soldée par un moratoire. N’est-ce
pas un échec pour votre parti, le Mlc, qui en était à la base? Par
ailleurs, qu’en est-il aujourd’hui de l’Union pour la Nation.
Existe-t-elle ou pas au regard du fait que le Mlc et ses alliés ne
cessent de se rejeter la responsabilité quant à l’échec aux
élections?
J.P.B. : EN ce qui concerne la nationalité, le Mlc s’en
était fait champion car le pouvoir avait qualifié les candidats Mlc d’étrangers.
Nous avons voulu vider cette question en voulant savoir, du sommet à la
base, qui est étranger. Devant notre attitude, le pouvoir a eu peur et a
demandé que la situation reste figée. Réaction à laquelle nous n’avons
pas accédé étant donné que nous voulions l’institution d’une
commission d’enquête afin d’établir qui est étranger qui ne l’est
pas. Mais le pouvoir a plaidé pour un moratoire. A ce sujet, je voudrai
qu’on y voie clair. C’est la loi. Où avez-vous vu qu’il y ait
moratoire sur la loi alors que celle-ci existe? Ce qui est grave c’est
que ceci émane de l’institution qui légifère. Il faut appliquer la
loi, c’est après que celle-ci pourrait être changée. Où avez-vous vu
les gens fouler aux pieds la loi en faveur d’un moratoire? En ce qui
concerne l’Union pour la Nation, elle existe. D’ici peu, nous allons
organiser les états généraux pour la restructuration, la définition
des nouveaux objectifs et permettre l’adhésion de toutes les forces
politiques et sociales désireuses de défendre les intérêts du peuple
congolais.
Presse : Pour revenir aux évènements du Bas-Congo, vous avez
été présenté comme commanditaire?
J.P.B. : Ce gouvernement ne débite que des mensonges. Nous
avons une lettre du gouverneur Mbadu demandant l’envoi de 300 soldats;
lettre qui sera versée à la commission d’enquête. Pourquoi
devons-nous envoyer les militaires? Ai-je des militaires à envoyer
là-bas? Ce n’est pas à mon initiative que nos compatriotes ont
sollicité l’organisation d’une marche. Ils ont voulu protester contre
la corruption, parce que voulant que les membres de l’UN gèrent leur
province. Ils n’acceptent que le Bas-Congo soit géré de nouveau par
des gens qui l’ont mis en moule. C’est cela la vérité. Attendons le
rapport d’enquête. Si vous vous mettez à suivre les racontars du
gouvernement, vous allez vous perdre.
Presse : Mais une opinion laisse entendre que c’est par
manque de stratégies que l’UN a perdu les élections?
J.P.B. : Ce n’est pas par manque de stratégies, c’est
plutôt la corruption. Malheureusement, beaucoup d’hommes politiques, de
députés, n’ont pas le sens de l’honneur, de la parole donnée.
Beaucoup sont faibles devant l’argent, alors que la politique requiert
la conviction. Voilà pourquoi le pouvoir s’en moque et les achète. Ce
n’est pas un secret. Comment quelqu’un qui était à pied est
propriétaire aujourd’hui d’une jeep, celui qui était locataire est
propriétaire d’une grande maison? Il faut lui demander l’origine de
tout cela. Si la justice existait dans notre pays, ils allaient être
poursuivis. D’autant que, par soupçon, un magistrat pouvait s’intéresser
à leurs acquisitions. S’il y avait la justice, ces histoires n’allaient
pas se faire comme dans d’autres pays. Ce n’est pas une question de
stratégies. Dans 4 provinces, nous avons la majorité. C’est dire que
les stratégies ont été bien montées. Ceux qui sont aujourd’hui
présidents et vice-présidents des assemblées provinciales ne l’ont
pas été avec leurs propres voix, c’est avec les voix de l’UN. Quand
ils ont vu l’argent, ils ont perdu la raison.
Presse : Avant même la campagne électorale, le Mlc s’était
fait champion de la défense de l’intégrité du territoire national.
Mais présentement, le drapeau angolais flotte à Kahemba. Qu’en est il
de cette situation?
J.P.B. Je suis peiné et attristé que les dirigeants du pays
vendent notre pays aujourd’hui. Qui ignore que Kahemba est au Congo? Qui
ne connaît pas les bornes qui ont servi au partage entre les Belges et
les Portugais? Les archives sont là. Les députés de Kwango, du
Bandundu, viennent de rentrer de Kahemba. Il faut leur demander les
mésaventures qu’ils ont connues. Les chefs coutumiers, de groupement,
propriétaires terriens, sont là. Ils les ont rencontrés. Nous sommes
surpris d’apprendre aujourd’hui de la part des autorités que Kahemba
n’est pas au Congo. Donc pour y aller, il nous faut un visa, un
passeport. Ce qui m’attriste c’est le fait que j’ai révélé tout
ceci en son temps. J’ai révélé tout ce qui va se passer dans notre
pays. On va vendre notre territoire. C’est une réalité aujourd’hui.
Si on n’y prend pas garde, ce n’est pas seulement Kahemba que nous
allons perdre. A Kabungu, dans le territoire de Kamonia (Ndlr :
territoire de Tshikapa, Kasaï-Occidental), il y a risque qu’on le vende
cette potion de terre d’ici là. Il en sera pareil dans le Katanga et
dans le Kivu. Cette situation est grave. C’est une haute trahison vendre
le territoire national. C’est une haute trahison dans le chef des
autorités du pays. Ça ne se fait jamais. Même s’il y a des problèmes
entre pays, il n’est pas question d’envoyer des soldats pour une
confrontation. Avant d’en arriver là, nous pouvions aller à la Cour
internationale de la justice, aux Nations Unies, à l’instar du Nigeria
et du Cameroun au sujet de la presqu’île de Bakassi. Le Cameroun est
allé jusqu’à la Cour internationale de la justice, aux Nations Unies.
C’est après 11 ans de procédure que le Cameroun a eu raison du
Nigeria. Mais quant à nous, nous décidons de concéder le territoire.
Où est le nationalisme, le respect de la prestation de serment, la
défense de l’intégrité territoriale? Vendre une portion du territoire
national : notre patrimoine, la terre de nos ancêtres? J’avais
prédit tout cela. Malheureusement ça s’est fait. Ce qui m’étonne
encore, c’est que le chef du gouvernement est originaire du Bandundu, le
théâtre des opérations. Il ne dit mot et accepte de perdre sa terre.
Ça me trouble. A-t-il accepté cette situation, que Kahemba n’est pas
une partie du territoire national? A-t-il accepté que l’on perde ces 11
villages? Il doit se prononcer sur cette question. S’il réalise que c’est
un complot, qu’il démissionne. Nos compatriotes à Kahemba larmoient.
Ils demandent à ce que le gouvernement prenne ses responsabilité s. Que
deviennent ces enfants qui étaient sur les bancs de l’école. Leurs
écoles, habitations, sont confisquées. C’est pitoyable pour nos
populations.
Presse : Que pensez-vous faire ensemble avec ceux qui sont au
gouvernement pour qu’un centimètre carré de notre pays ne puisse être
cédé? En plus de la contradiction entre les ministres d’Etat congolais
en charge des Affaires étrangères et de l’Intérieur, il y a une
opinion qui pense que les Angolais se sont payés?
J.P.B. En tant qu’opposant, je ne peux que dénoncer ce complot.
Si j’étais au pouvoir, ma démarche allait être tout autre. Je devais
d’abord rencontrer le président Dos Santos, notre frère et père, pour
lui demander s’il est au courant que ses soldats sont au Congo. Par la
suite, je devais mettre à la disposition des Angolais les archives datant
de l’époque des Belges et des Portugais. En cas d’incompréhension,
je devais aller voir le Secrétaire général des Nations Unies, l’impliquer
pour qu’il convainque nos frères angolais pour s’être trompés, s’être
fait trompés ou avoir fait une erreur. Enfin et le cas échéant, je
devais aller à la Cour internationale de la justice pour cette affaire
soit tranchée à l’image du Nigeria et de Cameroun. Voilà qui devait
être la démarche pour défendre les intérêts du pays et non produire
des communiqués alambiqués pour flouer le peuple congolais en voulant
lui faire voir noir là où c’est blanc. Les dirigeants ne peuvent pas
nous tromper. Les députés du Kwango, y compris ceux de l’Amp, étaient
à Kahemba et ont signé une déclaration. Ne connaissent- ils pas aussi
leur terre? C’est irresponsable. C’est la haute trahison.
Presse : Au sujet de Kahemba, c’est comme s’il y a
arrangement entre les 2 gouvernements. Il y a risque que la situation
reste telle quelle et que l’on perde définitivement cette partie du
territoire car dans notre pays, comme ailleurs en Afrique, les dirigeants
ne s’émeuvent pas de dénonciations. N’y a-t-il pas autre manière d’agir
en ce qui vous concerne que la dénonciation?
J.P.B. : Dans notre pays, il y a d’une part l’opposition
et d’autre part le pouvoir qui gère les affaires. L’opposition ne
gère pas, il contrôle le pouvoir avec des moyens bien indiqués. Dans l’assemblée
nationale, nous sommes minoritaires et n’avons pas de ministres au
gouvernement. Comme nous n’avons pas de pouvoir, nous ne pouvons que
subir. Mais cela n’est pas une occasion pour nous taire. Nous attendrons
jusqu’au moment où le peuple nous donnera le pouvoir pour pouvoir
organiser et améliorer les choses. En attendant, nous ne pouvons que
dénoncer.
Presse : Aujourd’hui, vous ne faites que dénoncer, mais une
personne peut faire recours aux armes. Conséquence : tout ce qui est
fait, y compris les élections, tombe dans l’eau?
J.P.B. : Ça dépend du choix d’un tout chacun. En 1997, j’ai
pris mes responsabilité s vis-à-vis du pouvoir qui était en place que
je n’acceptais plus.
Presse : Soutenez-vous le recours aux armes, que les fils de
Kwango se rebellent?
J.P.B. : Je n’ai pas dit que les fils du Kwango doivent se
révolter. Que peut faire quelqu’un qui en a ras-le-bol? Qu’il se tue?
Presse : Les Congolais aspirent à la paix, mais est-il que
celle-ci est loin d’être acquise. Quelle vision avez-vous en général
de la sécurité, un de vos 3 thèmes de campagne, dans le Bandundu, Bans
Congo, à Kinshasa, dans le Kivu, en Ituri…?
J.P.B. : La sécurité est quelque chose d’important si vous
tenez à développer votre pays, à ce que la population soit sereine et
vaquer à ses occupations, que les investisseurs viennent. Pourrions-nous
dire aujourd’hui que la voie empruntée après les élections peut nous
conduire à la paix? Observez la situation en Ituri, dans le Kivu,
présentement à Kahemba. D’autres veulent provoquer des troubles à
Kinshasa. Ce n’est pas une voie qui peut conduire à la paix.
Presse : Regrettez-vous maintenant les élections?
J.P.B. : Non. Je me suis battu pour la démocratie et étions
dans la transition, voire depuis Lusaka, pour l’organisation des
élections. Cependant, ce que le gouvernement devait faire c’est
rétablir la paix et la sécurité sur toute l’étendue du pays. Est-ce
qu’au jour d’aujourd’hui il y a la sécurité au Nord Kivu, en
Ituri, à Kahemba, dans le Bandundu? Est-ce que les gens ont la paix? La
sécurité n’est pas l’apanage de l’opposition, mais plutôt du
pouvoir. Est-ce à Kinshasa, dans le Bas Congo il y a la sécurité?
Presse : Jeudi passé, il y avait la panique à Kinshasa
étant donné qu’il était question du désarmement de votre garde.
Selon une certaine opinion, vous avez refusé catégoriquement cette
opération et mis en garde celui qui oserait. Qu’en est-il de cette
question?
J.P.B. : D’entrée de jeu, n’oubliez pas qu’on a
attenté 3 fois à ma vie. Le 21 août 2006, on a dépêché des chars
avec les soldats pour venir me tuer à ma résidence où j’étais avec
14 ambassadeurs. Au mois de novembre, ils sont revenus à la charge. Pour
la 3ème fois, vous avez suivi qu’un de mes gardes rapprochés a été
approché par les gens du pouvoir (les généraux et autres autorités)
pour commanditer le bombardement de ma maison. C’est la 3ème fois qu’il
cherche ma tête. Ils essaient maintenant pour la 4ème fois. Au lieu de
rétablir la sécurité ailleurs, ils oublient qu’il y a des accords
signés sous l’égide des Nations Unies entre mon représentant et celui
du président Kabila. Souvenez vous qu’à la veille de proclamation des
résultats du 2ème tour, il y avait une forte tension dans le pays et des
populations allaient se révolter. C’est ainsi qu’il y a eu ces
accords qui stipulent que le gagnant va garantir au perdant la sécurité
rapprochée appropriée. Il y a ces accords pour lesquels je n’entends
nullement transiger. On envoie des militaires encercler ma maison et on
les positionne au cimetière, est-ce qu’il y a un ennemi dans cette
ville? Ils connaissent là où il y a l’ennemi. Le chef d’état-major
général doit envoyer des militaires en Ituri, à Kahemba. Nous sommes
tranquilles et nous ne dérangeons personne. Est-ce que l’ennemi est
dans cette ville? Sur base des accords, nous restons figés. D’autant
plus qu’à 3 reprises, maintenant c’est la 4ème fois, on veut
attenter à ma vie. Ils cherchent ma tête et ils ne l’auront pas. En ce
qui concerne le chef d’état-major, que veut-il nous faire voir alors qu’il
n’a pas fait face en Ituri, dans le Kivu et à Kahemba? Son travail,
ainsi que je le lui avais répété à 3 reprises au Conseil supérieur de
la défense, c’est d’encadrer les militaires. A 3 reprises je lui ai
demandé de nous donner la situation de 500 millions Fc résiduels chaque
mois sur l’enveloppe de la solde militaire. Au début de la transition,
il nous avait dit qu’il y avait 350 mille militaires et à la fin 117
mille après le contrôle. Avec ces chiffres, il ressortait de mes calculs
que sur les 2 milliards 800 millions Fc qu’on débloquait pour la solde
des militaires, il se dégageait un bonus de 500 millions de Fc qui n’étaient
pas retournés au Trésor. En présence d’autres vice-présidents de la
République, de tout l’état major et du président de la République,
il n’a pas su me répondre. Et moi de lui signifier que c’est un
détournement. Voilà le travail qu’il devait faire : payer aux
militaires une bonne solde, ne pas s’accaparer de la solde des
militaires. Est-ce que les frais de fonctionnement, 600 mille Usd chaque
mois pour assister, des divisions aux bataillons, des soldats en cas de
maladie ou de décès, arrivent à destination? C’est à ces genres de
choses que je l’invitais pour améliorer son travail au lieu de s’acharner
sur ma garde et nous insécuriser comme s’il y avait l’ennemi ici. Le
peuple a besoin de la sécurité. Dans la ville ici, nous avons besoin de
la sécurité. Que le chef d’état-major et ses gens s’abstiennent de
chercher ma tête.
Presse : Que ressentez-vous maintenant alors qu’en son temps
vous étiez prêt à troquer votre veste contre le treillis pour défendre
l’Est du pays?
J.P.B. : Beaucoup de pincements au coeur. D’autant que nous
n’avons plus personne de capable au pouvoir pour défendre les
intérêts du pays, des Congolais.
Presse : Quelle est l’issue?
J.P.B. : Le peuple n’a pas que les dirigeants qu’il
mérite. Ce qui arrive aujourd’hui a été révélé solennellement
pendant la campagne, mais le peuple a fait son choix. Attendons voir jusqu’où
nous irons.
Presse : Vous venez de parler de la sécurité, mais la
population voudrait savoir ce que vous entendez par opposition
républicaine? Que faire pour que toutes ces gens croient toujours en
vous?
J.P.B. : Nous devons rester vigilants sur tout ce qui se passe
dans notre pays. Nous ne pouvons que dénoncer si les actions du
gouvernement ne sont pas en faveur de notre peuple. Nous ne nous
fatiguerons pas pour défendre les intérêts de notre population. D’autre
part, le peuple doit savoir défendre ses intérêts. Il ne doit pas se
taire et a droit de s’exprimer. Il va s’exprimer, selon la
Constitution, par des manifestations, grèves, etc. Ce sont les
expressions démocratiques. Pour notre part, nous continuerons à le
guider en ce qui concerne ses intérêts et ceux du pays.
Presse : Votre mot de la fin?
J.P.B : En guise de mot de la fin, j’aime mon pays et mon
peuple. Je ne me tairai jamais devant toute situation bizarre qui ne cadre
pas avec nos intérêts. D’ici peu, je participerai aux séances du
sénat pour ainsi être dans le bain de notre vie politique au travers des
activités de cette institution.
Traduction française de Alexis Muyumba (In Nouvel élan N°178 du
mercredi 21 mars 2007)
Autres titres :
Deux poids deux mesures : Kabila ménage
Nkundabatware, écrase J-P Bemba
Echange de coups de feu : confusion à
Kinshasa, l'Ambassadeur du Nigéria blessé
Affaire Kahemba : le tandem Kabila-Kalume, un
danger pour la République Démocratique du Congo?
Bruxelles : Procession à
la bougie pour les victimes des massacres du Bas-Congo
Réconciliation et bonne gouvernance : nouveau
programme d'éducation civique
Occupation de Kahemba par l'Armée angolaise :
un fait divers pour le gouvernement!
|
|