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L’intellectuel congolais est-il une incarnation de la médiocrité?

14 juin 2005 - Dans le temps et l’espace, l’intellectuel ne s’est pas seulement contenté de formuler des théories, il est apparu comme celui qui décèle, pose les problèmes de sa société et tente d’y apporter des solutions. Il joue le rôle d’éclaireur et de gardien de la morale. On le reconnaît aussi par son intégrité et son sens de dévouement pour le triomphe de la justice. Partant de cette conception large de l’intellectuel, il se pose la question de savoir si la Rd Congo dispose d’intellectuels. En d’autres termes, est-ce qu’il y a dans notre pays des hommes et des femmes intègres, douées d’esprit de rigueur et pouvant passer au crible les problèmes et proposer un projet de société promettant un avenir radieux ? S’il en existe, on peut se demander pourquoi la Rdc est à la traîne dans le camp des pays sous-développés. C’est-à-dire, qu’est-ce qui justifie la mauvaise performance sur le plan social, politique et économique ? L’intellectuel congolais est-il destiné à la médiocrité ?

L’histoire nous apprend que tout intellectuel – au vrai sens du terme – doit souvent et toujours faire face à une situation tragique : soit il se bat jusqu’au bout, ce qui le conduit inéluctablement à la mort, donc au silence éternel, soit il accepte le compromis, dans ce cas, il doit alors jouer le rôle de figurant, de griot qui est obligé de chanter les louanges du dictateur, ce qui est donc fatal pour son peuple. L’intellectuel congolais est ainsi contraint de jouer le rôle du personnage tragique dans sa société, c’est-à-dire que sa disparition ou sa survie dépend de la nature de ses relations avec le régime politique en place qui, aujourd’hui, un peu partout en Afrique, est constitué des hommes de main de l’étranger qui ont pris le pouvoir après les indépendances et/ou de leurs rejetons.

On sait qu’après la deuxième guerre mondiale, les intellectuels nationalistes africains déclenchent le processus de décolonisation. Les administrations coloniales, pour contrecarrer leurs actions nobles et louables, montent de toutes pièces des oppositions acquises à leur cause. Des prétendues élites africaines se voient ainsi propulser au devant de la scène politique afin d’être initiées au travail du maître dont les jours étaient comptés. C’est ainsi que de valeureux fils et valeureuses filles de l’Afrique vont tomber sous les balles des armées coloniales appuyées par des collaborateurs africains : au Cameroun, le Dr. Moumié Félix est empoisonné à Genève par un agent français juste avent l’indépendance de son pays en 1960, l’économiste Ossendé Affana est tué dans la guérilla à la frontière Cameroun-Gabon. Dans notre pays, le nationaliste Patrice Lumumba est assassiné par le colonel Mobutu, un agent de forces belges tapies dans l’ombre. A la veille des indépendances, en 1960, tous les irréductibles sont fichés. L’administration coloniale, ayant bien rodé ses hommes, leur passe le témoin. Le travail sera soigneusement poursuivi : au Cameroun, les nationalistes Wandié Ernest, Takala Célestin, Un Nyiobé, Wambo, pour ne citer que ceux-là, sont exécutés. De grands intellectuels comme l’écrivain Mongo Béti se verront interdire l’entrée dans le pays pendant des années par ce gouvernement d’Ahmadou Ahijo mis en place et soutenu inconditionnellement par les français. Le soutien de la France à la politique de répression dans les pays africains se traduit par l’interdiction d’un livre de Mongo Béti intitulé Main basse sur le Cameroun : essai politique (Paris, Maspéro, 1972) ainsi que de celui de Cléophas Kamitatu titré La mythification de Congo-Kinshasa (Paris, Maspéro, 1973 ) sur le sol français. Au Kenya, l’écrivain Ngugi wa Thong’o est contraint par le gouvernement corrompu de Jomo Kenyata de s’exiler. Sous le règne du général dictateur Sani Abacha, l’écrivain Wole Soyinka, prix Nobel de littérature, ne doit sa vie sauve qu’à l’exil : ce dernier doit donc fuir le pays pour l’Angleterre afin d’échapper à la mort. Avant lui, beaucoup d’intellectuels nigériens avaient déjà quitté le pays. Au Ghana, de piètres officiers corrompus jusqu’à la moelle des os issus de l’armée coloniale britannique appuyés par les forces rétrogrades chassent du pouvoir le panafricaniste Kwame N’Krumah. Ce dernier gênait tous ceux qui tenaient et tiennent encore aujourd’hui à la balkanisation de l’Afrique. Plus révoltant encore, l’assassinat du jeune nationaliste burkinabé, le capitaine Thomas Sankara. Il constituait un obstacle pour ses voisins dont le mode de gestion était fondé sur le népotisme, la corruption, le clientélisme et l’intimidation. La pendaison en autonome 1995 du Nigérian Ken Saro Wiwa, écrivain et militant des droits du peuple Ogoni à une vie décente, par le régime militaire nigérian dont le but était de protéger les intérêts du groupe pétrolier Shell et les maigres recettes qui tombaient dans leurs comptes ouverts en Europe, illustre très bien le drame de l’intellectuel nationaliste africain.

Au Zaïre de l’époque, sous la dictature de Mobutu, bien des intellectuels à l’instar de V.Y Mudimbe, Georges Ngal, Puis Ngandu Nkashama, Gérard Buakasa, etc. ont quitté le pays et se sont exilés à l’étranger. Puis Ngandu, par exemple, appartient à cette génération d’intellectuels qui ont vécu à l’Université les premiers soubassements de l’Afrique post-coloniale et se sont opposés, parfois violemment à l’émergence des régimes néo-coloniaux qui allaient mener l’Afrique aux catastrophes que l’on sait. Ils en portent les blessures dans leur cœur d’exilés et quelquefois les cicatrices jusque dans leur chair. Le style et l’imaginaire d’écrivains talentueux comme lui en sont profondément marqués.

A la veille des indépendances et au cours de la décennie qui suit celles-ci, on assiste partout en Afrique à la débandade dans le camp des intellectuels nationalistes pendant que de piètres agents subalternes de l’administration et de l’année coloniale, devenus maîtres de lieux, passent leur temps à s’abreuver de champagne, à rouler dans des véhicules luxueux entourés de belles femmes qu’ils changent à volonté. Tout ceci est couronné par des détournements des fonds destinés au développement au profit des banques européennes, surtout suisses. C’est donc ces hommes qui manquent d’imagination créative, parce que n’ayant eu aucune initiation au travail intellectuel pouvant leur permettre de faire valoir leur intelligence, qui ont longtemps parlé et parlent encore aujourd’hui au nom de l’Afrique et des couches démunies dans les fora internationaux.

C’est bien eux qui, de nos jours plus qu’hier, passent aux yeux des diplomates et politiciens européens pour intellectuels, sages et guidés éclairés des nations africaines. Au printemps 1997 alors que l’homme de la rue au «Zaire » en particulier et en Afrique en général était convaincu que Mobutu était fini, Alain Juppé, alors premier ministre en France, déclarait qu’il est incontournable. Ce fut un des exemples patents de la myopie de la politique française en particulier et celle européenne en général en Afrique. Partant de ce constat, les africains doivent comprendre qu’ils sont les seuls à assumer leur destin.

Quant aux intellectuels arrivés au pouvoir pour les uns grâce à la soumission à leurs prédécesseurs qui ont cédé leurs places parce que contraints par l’âge ou bien appelés à rembourser la dette naturelle qu’est la mort, et pour les autres par la voie de urnes, leur comportement dans la gestion des affaires publiques est pire que celui des précédents gouvernants. Ils affichent une arrogance et une incapacité notoire à imaginer d’autres voies de sortie de la pauvreté et du sous-développement que celles présentées par la banque mondiale et le fonds monétaire international. Ces sangsues qui affament leurs peuples afin de rembourser les dettes, c’est-à-dire l’argent détourné qui repose dans les banques de nos créanciers en Europe, sont qualifiées de bons élèves. A travers eux, ce sont des nations entières qui sont humiliées. Cette inaptitude à défendre la dignité des peuples, à mener une politique authentique adaptée aux réalités des populations dont ils sont appelés à conduire le destin, nous amène à les considérer comme des diplômés africains, en d’autres termes ce sont des têtes bien pleines et non des têtes bien faites (Cfr Montaigne, Les essais).

Donc, la misère dans laquelle est plongée l’Afrique en général et la Rdc n’est pas l’œuvre des intellectuels nationalistes, c’est le résultat d’une politique nationale et internationale soutenue par les puissances (néo) coloniales pour lesquelles le malheur des africains fait le bonheur des européens et d’une catégorie privilégiée de noirs. De ce qui précède, quelle est la cause principale qui expliquerait ou justifierait la médiocrité des intellectuels congolais ?

En effet, le système éducatif mis en place avant et après les indépendances n’a conduit qu’à la formation des diplômés complètement déphasés, tout simplement parce que l’administration coloniale ne voyait dans les colonies qu’un prolongement de la métropole. Les universités et les grandes écoles ne se trouvaient et les grandes écoles ne se trouvaient que hors du continent, même aujourd’hui, les diplômes délivrés dans les universités africaines sont parfois remis en question lorsqu’un étudiant africain veut s’intégrer dans les milieux académiques européens. Ainsi, beaucoup de ceux qui on été formés à l’étranger où ils ont passé de longs séjours ne sont plus africains que par la couleur noire de leur peau.

Quant aux écoles et universités des pays africains, la politique de l’éducation n’y est qu’une continuation de ce que l’administration coloniale avait mis en place. Jusqu’à nos jours, nous n’assistons pas à de véritables innovations.

On constate enfin que les intellectuels congolais- et partant africains d’aujourd’hui - sont plus dangereux que les princes analphabètes ou semi-analphabètes d’hier. Ils investissent leur génie dans les inventions des méthodes de répression, de division et de pérennisation de l’obscurantisme. Que faire pour changer les choses ? Nous ouvrons ici et maintenant le débat.

Professeur Alphonse Mbuyamba Kankolongo, Université de Kinshasa
(Tiré du journal Le Potentiel)

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