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L’intellectuel congolais est-il une incarnation de la médiocrité?, réaction

15 juin 2005 - le professeur Mbuyamba Kankolongo nous livre sa vision de l’intellectuel congolais. Il trouve que cet intellectuel est place face à une alternative souvent dangereuse : ou bien le combat jusqu’auboutiste suivi de la mort, ou bien le service compromettant des princes analphabètes. Cette alternative laisse trop peu de marge de liberté aux fonctionnaires de la pensée et est préjudiciable à au devenir de la liberté en Afrique et au Congo. Que faire pour changer les choses? Telle est la grande question que le professeur nous pose. Il ouvre ainsi un débat auquel nous voulons apporter notre modeste contribution.

I. L’intellectuel congolais, un personnage tragique

Partant de l’histoire, Alphonse Mbuyamba affirme que « tout intellectuel - au vrai sens du terme - doit souvent et toujours faire face à une situation tragique : soit il se bat jusqu’au bout, ce qui le conduit inéluctablement à la mort, donc au silence éternel, soit il accepte le compromis, dans ce cas, il doit alors jouer le rôle de figurant, de griot qui est obligé de chanter les louanges du dictateur, ce qui est donc fatal pour son peuple. L’intellectuel congolais est ainsi contraint de jouer le rôle du personnage tragique de sa société, c’est-à-dire que sa disparition ou sa survie dépende de la nature de ses relations avec le régime politique en place qui, aujourd’hui, un partout en Afrique, est constitué des hommes de main de l’étranger qui ont pris le pouvoir après les indépendances et/ou de leurs rejetons. »

Ce témoignage historique pèche par réductionnisme. Le monde est réduit aux dimensions de l’Afrique imbécilicisée. S’il arrive que le sort de l’intellectuel soit tragique, cela n’est pas le cas partout et toujours. Les pays de vieille démocratie ayant fait de la protection des libertés fondamentales leur cheval de bataille tiennent les intellectuels en respect. Les américains Noam Chomsky et Joseph Stiglitz ne ménagent pas souvent le pouvoir de Georges W. Bush. Ils vivent aux Etats-Unis. Jean Ziegler n’a jamais eu un discours complaisant face au secret bancaire de son pays, la Suisse. Pourtant, il demeure très attaché à ce petit paradis. Colette Braeckman a écrit Lumumba, un crime d’Etat. Une relecture critique de la commission parlementaire belge. Dans ce petit livre, la critique qu’elle adresse aux politiques de son pays n’a pour visée que la recherche de la vérité. Pendant la campagne référendaire sur le traité constitutionnel européen, nous avons entendu tour à tour le discours musclé des français Laurent Fabius ou Philippes de Villiers où « le maître du oui » a été traité de menteur. Tous ces intellectuels ne sont pas inquiétés outre mesure parce qu’ils sont protégés par la loi. Dans leurs pays respectifs, la liberté d’expression est garantie. Disons que là où les libertés fondamentales sont protégées et respectées, l’intellectuel n’a pas toujours à choisir entre la mort et la soumission. Aussi, avouons-nous que les pays de vieille démocratie ont une tradition du respect du travail de l’intelligence. Ce sont les pays de Jean-Jacques Rousseau et de Locke; de Kant et de Hegel; de Marx et d’Adam Smith. Ce sont les pays de Jürgen Habermas et John Rawls. Ils se sont refondés à partir des Lumières. Ils connaissent la valeur du travail de l’esprit. Ils ont créés des espaces publics où la négociation et la discussion sont souvent beaucoup plus préférées à la force de la tradition ou des armes.

Mais pour qu’ils en arrivent là, il a fallu qu’ils passent par les révolutions américaine, anglaise et française. Prenons le cas de la révolution française. Elle a été rendue possible par le travail d’éveilleurs des consciences mené par les intellectuels et des pasteurs amoureux de leurs peuples. Tel est le cas du prêtre Jacques Roux et de Saint-Just. Ces messieurs ont contribué à la révolution en remettant en question l’ordre injuste de leur société. Dans son Manifeste des Enragés, Jacques Roux écrit : « La liberté n’est qu’un vain fantôme quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par son monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme quand la contre-révolution s’opère, de jour en jour, par le prix des denrées, auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. » Saint-Just, lui, était convaincu que « sans la justice sociale, la république ne vaut rien. » Et faisant écho à Roux, il note : « la liberté ne peut s’exercer que par les hommes à l’abri du besoin. » Et pour eux, « le droit au bonheur est le premier des droits de l’homme. » Dans cet ordre d’idées, Saint-Just était d’avis que « la révolution ne s’arrêtera qu’à la perfection du bonheur. » Ces révolutionnaires avaient réussi à repérer la véritable tâche de l’intellectuel : armer les consciences en procédant à une analyse minutieuse du vécu quotidien de leurs peuples et à une critique institutionnelle conséquente. Ils ont accepté le sacrifice au nom du bonheur des générations futures. Ils n’on pas eu à choisir entre la mort et la survie, mais ils ont opté pour l’éveil des consciences, le bonheur des générations présentes et futures, le sacrifice consenti au nom de toutes ces valeurs. Leur fin tragique n’a été que l’une des conséquences évitables de leur combat.

II. De la médiocrité des intellectuels congolais aux collectifs éternels

Le professeur Alphonse justifie la médiocrité des intellectuels congolais à partir du déficit éducatif. A son avis, beaucoup de congolais « formés à l’étranger où ils ont passés de longs séjours ne sont africains que par la couleur noire de leur peau. » Ceux qui sont restés au pays « sont plus dangereux que les princes analphabètes d’hier. Ils investissent leur génie dans les inventions des méthodes de répression, de division et de pérennisation de l’obscurantisme. » Face à cette situation, il ouvre le débat en posant cette question : « que faire pour changer les choses? »

La première chose à faire : imiter le professeur Mbuyamba Kankolongo. C’est-à-dire, être constamment capable de remettre en cause le modèle de l’intellectuel que notre société congolaise est en train de véhiculé. La deuxième chose à faire : travailler en réseaux avec le petit reste vivant au pays et/ou à l’étranger. Là, il est important de défaire le cercle vicieux où nous enferme le professeur Alphonse. Pour être congolais de peau et d’esprit, il n’est pas absolument nécessaire de poursuivre toute sa formation sur place au Congo. Il y a des cas des congolais de l’étranger qui ne passent tout leur temps qu’à réfléchir sur l’avenir de leur pays. Le cas de la FEC (Fédération des congolais de l’étranger) peut être cité. Une équipe composée de membres de cette fédération s’est dernièrement rendue au Congo pour évaluer la transition avec certains gouvernants provisoires. Partir de son pays n’implique pas nécessairement un manque d’amour ou d’attachement à ce pays. Il est possible de vivre à l’étranger et d’avoir son cœur au pays natal. N’oublions surtout pas que les intellectuels congolais vivant à l’étranger constituent, à certains moments, des ambassades informelles plus efficaces en missions diplomatiques que les ambassades officielles. Aussi, nos pays ne sont-ils plus, dans une certaine mesure, prisonniers des frontières géographiques tracées à la conférence de Berlin. Le Congo va jusqu’aux Etats-Unis. Il est à Bruxelles. Il est à Paris. Exploiter tous les possibles de cette nouvelle donne contribuera à faire du Congo un pays respectueux de l’intelligence et des libertés fondamentales. Hélas! C’est un travail de longue haleine. Il ne peut être mené à bout que par les fonctionnaires de la pensée nationaux et transnationaux. A temps et à contretemps. Au prix de certains sacrifices.

La troisième chose à faire : avoir des disciples. A ce point nommé, une certaine catégorie d’intellectuels congolais a du pain sur la planche. Il est urgent que les professeurs d’université et les intellectuels congolais apprennent à travailler (sur place) en équipes, en collectifs, en forums avec les différentes catégories sociales de notre peuple. A ce moment là (kulela nkuabanya mesu), quand Mbuyamba Kankolongo ou Mabi Mulumba meurt, ils passent la main aux disciples. C’est une façon de sortir de la logique binaire de ou bien la mort ou bien la survie compromettante. Là où il y a des disciples, la vie n’a pas de fin. Elle est éternelle. Socrate et Jésus, Mahomet et Gandhi nous l’ont appris. Créer des collectifs nationaux, internationaux et transnationaux interconnectés est une arme efficace contre la médiocrité des intellectuels recroquevillés sur les limites de leur langue et de leur monde. Les techniques de l’Information et de la Communication traditionnelles et modernes peuvent être mises à profit dans ce travail en réseaux.

Conclusion

La question du devenir des intellectuels congolais a une dimension politique fondamentale : l’institutionnalisation des libertés fondamentales qui soit autre chose que de la rhétorique. Placée dans les mêmes conditions que ses collèges des pays de vieille démocratie, une bonne partie de l’élite intellectuelle congolaise est capable d’un travail de qualité. A tous points de vue.

En attendant, elle doit sauter sur les petits espaces de liberté qui lui sont concédés pour travailler à la mise sur pied des collectifs où l’apprentissage en commun peut favoriser l’émergence des classes des paires mus par les mêmes idéaux.

La prise de conscience de l’éclatement des frontières traditionnelles de nos pays devrait conduire les fonctionnaires de la pensée à créer des réseaux où la circulation de la pensée peut être un signe avant-coureur des appels pressants à un état de droit, promoteur de l’excellence. Lutter contre un certain réductionnisme de l’intellectuel congolais aux aventuriers troquant leur savoir-faire et leur savoir-être contre les méthodes obscurantistes fait partie des tâches des ascètes du provisoire dont le sacrifice peut être salutaire pour les générations présentes et futures. La plus urgente de ces tâches est : armer les consciences sans souci de séduire. Et comme la menace contre l’intelligence a des ramifications nationales et transnationales, la conjurer exigera des réseaux nationaux et transnationaux. Cela prendra du temps.

J.P.Mbelu

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