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Mgr Monsengwo : "La transition en Rdc, un casse-tête pour tout le monde"

18 novembre 2005 - La transition politique en RDC est devenue un casse-tête pour tout le monde : non seulement elle dure depuis quinze ans, mais, à l’état actuel des choses, bien avisé serait celui qui dirait avec certitude quand elle prendra fin. Un casse-tête pour tout le monde, disais-je : Les « libérateurs » de 1996 et 1998, d’abord, qui doivent s’être rendus à l’évidence qu’il est plus aisé de renverser un régime politique – fût-il dictatorial- que de gouverner un Etat à la dimension de la RDC; Les multinationales, ensuite, qui passèrent de juteux contrats économiques et commerciaux avec Laurent-Désiré Kabila, avant même son arrivée à Kinshasa, sont en train de ronger leur frein, en attendant une stabilité politique favorable à des investissements plus sûrs; La classe politique congolaise qui, d’une part, aura compris qu’en géopolitique il n’existe ni frères ni amis mais seulement des intérêts, et, d’autre part, plus que jamais se voit échapper des mains son droit de déterminer librement l’avenir de notre pays; Les hommes de bonne volonté, de l’extérieur comme de l’intérieur, qui ont consacré le meilleur de leurs énergies pour offrir à notre pays un système démocratique susceptible d’un développement intégré pour le Congo et l’Afrique, doivent, quant à eux, éprouver un sentiment de dégoût autant que de pitié devant l’obstination de certaines personnes à détruire le système qui aurait pu épargner à la RDCongo une telle descente aux enfers; Le peuple congolais enfin qui, neuf ans durant, assiste médusé, frustré et impuissant à un gâchis aussi inutile qu’inhumain et à l’exploitation éhontée des ressources de son pays.

Sans aucun doute le pragmatisme, cher à certaines cultures, aurait-il pu se faire efficacement aider par un peu de philosophie politique, car le gâchis était prévisible. Mais la politique est l’art du possible, dit-on. Ainsi les choses étant ce qu’elles sont et le meilleur pouvant parfois devenir l’ennemi du bien, force nous est de tenter de résoudre les équations de la crise congolaises avec les données en présence. C’est l’exercice auquel nous allons nous livrer.

Aussi notre propos partira-t-il des constats qui se dégagent de la gestion de l’Etat congolais, à l’actif et au passif, pour les analyser et voir dans quelle mesure on pourrait en tirer des leçons pour une sortie de crise et une relance de la Nation.

1. Les pesanteurs

1.1 Séquelles de la dictature

Certaines pesanteurs empêchent la RDCongo de décoller. Parmi celles-ci, il faut compter les trente-deux ans de dictature du président Mobutu. Il ne fait pas de doute qu’un peuple habitué à obéir aveuglément aux ordres d’un potentat, aura du mal à retrouver par soi-même les réflexes d’une auto-prise en charge. Par ailleurs, les libertés fondamentales étouffées par le régime autocratique et tyrannique ne pourraient être canalisées que par une bonne connaissance, par les nouveaux dirigeants, de la psychologie du peuple, de son histoire politique et des mécanismes de la démocratie. De tels mécanismes sont difficiles à imaginer chez quelqu’un qui a pris le pouvoir par les armes. Enfin la corruption devenue une seconde nature dans la deuxième République pouvait difficilement s’arrêter sans la mise sur pied de certaines mesures radicales comme l’amélioration sensible des conditions de vie du peuple, l’exemple de gouvernants intègres, la sanction des fautes en matière de gestion. A tout cela s’ajoute le fait que la loi du moindre effort, qui est dans le cas présent, une forme de relâchement de la tension dictatoriale, ne va pas de pair avec la démocratie qui implique la libre entreprise, la concurrence, la compétition et la loi du marché.

1.2 Séquelles de la conquête du pouvoir par les armes

La conquête du pouvoir par les armes en RDC relevait de l’arbitraire et était objectivement parlant un acte anticonstitutionnel. (Cf. Art 27 de l’Acte constitutionnel de transition). Elle avait pour effet, d’une part, la rupture du consensus national acquis notamment au prix du sang des fils et filles du pays le 16 février 1992 et, d’autre part, l’interruption du processus démocratique, à 3 mois du référendum constitutionnel, destiné à la mise sur pied des institutions de la 3e République. Elle créait, qu’on le veuille ou non, dans l’imaginaire populaire, un état d’esprit propice au coup d’Etat et dès lors antidémocratique. Elle a instauré la loi de la jungle, la loi de la force au lieu de la force de la loi. Les troubles et les rébellions récurrentes jusqu’aujourd’hui à l’Est de la RD Congo sont entre autres la conséquence de cette conquête arbitraire du pouvoir par la force et les armes. Les hésitations dans l’organisation des élections en sont une autre séquelle. Les retards dans la formation de l’armée républicaine en témoignent aussi. De là à faire des « composantes » un « frein-moteur » dans la marche de la transition ou bien dans la résolution des crises, il n’y a qu’un pas souvent allègrement franchi. Les composantes au dialogue, qui devaient constituer un seul bloc autour du projet politique issu de l’Accord Global et Inclusif, oublient souvent cette mission pour se lancer dans une particratie qui ne se justifierait qu’après les élections libres, démocratiques et transparentes.

1.3 Conséquences du 1+4

Lorsque, dans son humour traditionnel, le peuple congolais veut plaisanter et ironiser sur les accords de Sun City et Pretoria, il dit : « 1+4 (un président et 4 vice-présidents) = 0 », c’est-à-dire une solution nulle et sans aucune effectivité dans l’exercice du pouvoir. En effet, la tradition et l’histoire politique de la RDC ne connaissent pas la fonction de vice-président de la République. Il était dès lors hasardeux, pour la première fois, d’en instituer quatre, chargés de diriger des commissions, dont la coordination n’était pas effectivement assurée au niveau du chef de l’Etat ni à celui d’un premier ministre. De fait, celui-ci aurait aujourd’hui mieux fait l’affaire.

1.3.1 La première conséquence de ce manque de coordination a été très souvent la non-visibilité de l’Etat et de l’action gouvernementale, soit qu’il n’y ait pas de réunions hebdomadaires du gouvernement, soit que les décisions restent lettre morte et les dossiers toujours en cours, soit encore que la communication entre les gouvernants et le peuple fasse défaut. La population en retire au quotidien l’impression d’un vide du pouvoir.

1.3.2 Une deuxième conséquence, inhérente au système, est l’institutionnalisation de la conflictualité au sommet de l’Etat. On ne peut demander à quatre personnes qui se faisaient la guerre pour avoir chacun tout le pays, de se partager à quatre ce même pays pour le diriger ensemble. Comme il fallait s’y attendre, au début, elles se sont observées. Ensuite ont éclaté des conflits et des blocages les uns plus grands que les autres. Enfin des alliances ont commencé à se former entre des membres de l’espace présidentiel.

Il faut tout de même reconnaître qu’on se serait attendu à pire : le président et les vices présidents ont pu éviter la rupture des accords en dépit de trois crises majeures (Gatumba, entreprises publiques, psychose du 30 juin). Ni les autres institutions ni la société civile n’étaient prêtes à emboîter le pas aux états d’âme de l’espace présidentiel.

1.3.3 Une troisième conséquence, c’est les retards mis dans le brassage des effectifs de l’armée nationale (Cf. supra), chacun des anciens belligérants comptant sans doute sur ses propres milices, en cas de complications, notamment en cas d’échec aux élections. Ici aussi la présence simultanée de plusieurs groupes armés à Kinshasa aurait pu embraser la ville. Le président et les Vice-présidents ont eu le mérite de l’avoir évité, sans parler de l’apport de la MONUC.

1.3.4 Enfin, il faut signaler la « logique des composantes », qui non seulement rend difficile la réunification effective du pays d’un point de vue politique et économique, mais a placé à la merci des composantes autant les institutions républicaines que les entreprises du portefeuille de l’Etat, au grand dam de leur efficacité. De même, le partage des postes diplomatiques a été souvent fait sans égard à la qualité et à la compétence des personnes, mais plutôt par souci de clientélisme sinon de népotisme.

1.3.5 Le retard pris dans le brassage de l’armée a pour conséquence la présence de milices armées en grand nombre sur le territoire national; ce qui explique la recrudescence du banditisme, des assassinats et des braquages contre de paisibles citoyens.

1.3.6 Si l’accord dit 1+4 a été si mal conclu, c’est que, à vrai dire, ce n’est pas un accord entre Congolais mais entre les « parrains » des rebelles congolais par leurs poulains interposés : c’est un accord politique par procuration. Or il n’est pas évident que les intérêts des parrains coïncident avec ceux du peuple congolais. Bien au contraire, l’instabilité politique de la RD Congo ne peut que profiter à certains de ses voisins. L’histoire récente l’a démontré, notamment en ce qui concerne l’exploitation illégale des ressources naturelles du Congo. (Cf. Rapport du panel des experts de l’ONU).

1.3.7 On peut, des constats faits ci-avant, conclure que la longue et grave crise que vit la RD Congo depuis Sun City et Pretoria, se caractérise par :

- la fragilité de la légitimité des tenants du pouvoir qui pourraient davantage se préoccuper de rejoindre et de satisfaire les aspirations du peuple, dans le cadre de la justice distributive, élément central de la paix sociale;

- une absence de leadership qui soit identifiable en une institution ou en une personne qui exerce le pouvoir de façon visible, cohérente et ordonnée.

- les stratégies de déstabilisation permanente à l’Est du pays;

- le sabordage continuel de l’Etat par les composantes.

2. Quel espoir et quelles perspectives d’avenir?

2.1 Le tableau dépeint tout à l’heure semble ne laisser aucune place à l’ouverture, à l’espérance, au succès. Disons sans ambages que, sans un grand coup de barre et un sursaut d’orgueil national, rien ne pourra redresser la situation.

2.2 Or ce coup de barre est possible, si l’on prend le contre-pied de ce qui a provoqué les différentes phases de la crise. Il s’agit de viser à la légitimité des pouvoirs en place grâce à une gestion visible et communicatrice, soucieuse du bien-être du peuple, de justice distributive et de paix sociale, avec une détermination incontestée d’aller aux urnes pour se faire légitimer.

2.3 Il faudrait une fois pour toutes éviter de faire le jeu de l’ennemi, en formant toutes affaires cessantes une armée républicaine capable de dissuasion pour la protection de l’intégrité territoriale et de la souveraineté nationale. Sans armée, pas d’élections crédibles tenues en toute sécurité et en toute neutralité, sur toute l’étendue du territoire national.

2.4 Voilà pourquoi il faut mettre le cap sur les élections conformément aux délais constitutionnels. Personne n’a intérêt à saborder les élections : ni les gouvernants, ni la classe politique, ni le peuple, ni la communauté internationale. Le pouvoir appartient au peuple. Aussi faut-il lui donner l’occasion de le remettre aux mains de ceux (celles) qu’il estime capables de l’exercer avec lui et pour lui.

2.5 Les Eglises et les confessions religieuses ont donc raison de se livrer à l’éducation civique et électorale de la population, pour préparer celle-ci à procéder à de vraies élections présidentielles, législatives et municipales. Il est regrettable que les partis politiques ne se lancent pas davantage dans la formation de leurs militants.

2.6 Mais ici deux dangers menacent les échéances électorales : l’un qui consisterait à ce que la communauté internationale, lasse d’avoir tant dépensé pour le Congo, se contente d’organiser des élections, n’importe lesquelles, pourvu qu’il y ait un semblant de légitimité; le deuxième danger guette les organisateurs des élections, qui doivent éviter toute fraude dans le déroulement des élections. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire (Corneille). Il y aurait ainsi des candidats apparemment élus mais sans aucune légitimité. Aussi, la communauté internationale doit-elle veiller à empêcher l’infiltration, notamment dans les zones frontalières, de peuplades non congolaises qui viendraient gonfler l’électorat de l’un ou l’autre candidat. Dans ce cas, on ferait le lit d’autres rébellions ultérieures. Cette vigilance est d’autant plus nécessaire que, contre toute logique, on a enrôlé les électeurs sans avoir identifié les citoyens.

2.7 Enfin, ce serait une erreur d’abandonner, dès avant les élections, les procédures démocratiques normales, en voulant réserver aux dirigeants actuels, des fonctions négociées afin, dit-on, d’assurer la stabilité et le maintien du calme et de la paix en RD Congo. Cela privilégierait une fois de plus les belligérants dans une démarche nationale de légitimité par les urnes. Ce serait pernicieux et déloyal. L’égalité foncière des citoyens en pâtirait. Tout Congolais gagnerait à acquérir la culture de la démocratie.

2.8 Pour conjurer toute fraude, il faut, d’une part, qu’une loi soit votée pour le financement des partis politiques moyennant un seuil minimal de viabilité; ce, pour empêcher que d’aucuns ne fassent, seuls, la campagne électorale aux frais de la République. Il faut, d’autre part, que la loi électorale donne rapidement à tout le monde le temps et les moyens de battre campagne en toute sécurité.

Conclusion

Nous avons épinglé, de manière impersonnelle, les ratés de la transition inhérents au système politique mis en place. Nous avons montré les pesanteurs du régime autocratique de la deuxième République de même que les conséquences des deux guerres dites de libération, ainsi que les erreurs de la solution politique retenue pour la sortie de crise. Plutôt qu’un accord entre Congolais, l’Accord global et inclusif, concrétisé dans le schéma 1+4, est un accord par procuration, convenu entre parrains des belligérants en exécution de leur plan d’occupation et de contrôle de la RD Congo. Cet accord imposé aux Congolais s’est caractérisé par le conflit au sommet de l’Etat, par un manque de coordination de l’Exécutif et par la consécration de l’impunité du fait d’un contrôle de l’Exécutif par le Parlement, certes, mais sans aucune sanction. La transition politique se caractérise aussi par un déficit de leadership et de communication entre le gouvernement et le peuple, par les retards dans le brassage de l’armée et l’organisation des élections ainsi que par l’instabilité à l’est du pays. Cela étant, nous avons préconisé un sérieux coup de barre dans le pilotage du bateau congolais, consistant essentiellement en des mesures qui prennent le contre-pied des défaillances constatées.

Fasse le Ciel que le patriotisme, la bonne volonté et la détermination de tous ainsi qu’un sens élevé de l’Etat et de la Nation viennent à bout de toutes velléités égoïstes et expansionnistes.

Tels sont nos vœux, telle est notre prière pour notre pays.

Bruxelles, le 9.11.05

+ L. Monsengwo Pasinya

Archevêque de Kisangani

Président de la Cenco

Sources : www.cenco.cd

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